Entretien

Thibaud Collin : « L’esprit de défense implique de se défendre contre cet adversaire qui est en nous »

Mardi 14 novembre se déroulera à Paris un colloque intitulé « L’esprit de défense en Île-de-France » (voir cet article) et organisé à l’initiative du groupe Front national au conseil régional d’Île-de-France. Le philosophe et écrivain Thibaud Collin interviendra à ce colloque. Il répond aux questions de Boulevard Voltaire.

Pour un philosophe, qu’est-ce que l’esprit de défense ?

L’esprit de défense est ce qui permet d’animer la capacité d’un pays à se défendre contre une agression et à mobiliser en cas d’attaque.
On en parle au moment des attaques terroristes. On peut aussi se demander si notre pays ne subit pas d’autres formes d’attaques.
Il faut, chaque fois, se demander ce qu’il faut mobiliser comme énergie et comme identité pour affronter ce risque et cette menace.
À travers la notion d’esprit de défense, on peut rejoindre la notion d’âme. Michelet, ce grand historien du XIXe siècle, parlait de la France comme d’une personne. Une personne a une âme. C’est un principe de vie qui donne une unité, une continuité et est source de déploiement.
Comme on le voit pour nos soldats, l’esprit de défense renvoie à ce qu’ils défendent et ce pourquoi ils défendent notre pays. C’est ce que doit dire un officier à ses hommes pour qu’ils puissent avoir de l’ardeur au combat. Un soldat n’est pas une pure mécanique. L’être humain a besoin de puiser profondément la motivation de son action, surtout quand il risque sa vie.
Quelle est la cause au nom de laquelle on se bat et on résiste à telle ou telle attaque ?
La question sur l’esprit de défense implique de savoir qui nous sommes, ce que nous sommes prêts à défendre et ce qu’est se défendre soi-même.

Que sont censés défendre les Franciliens ?

Après les grands attentats de ces dernières années, de nombreuses interventions ont eu lieu sur les valeurs de la République et du vivre ensemble.
Comme certains l’ont bien souligné, les valeurs de la République – Liberté, Fraternité, Egalité – ne sont pas propres à la République française. Elles sont importantes pour les Français, mais on les trouve également dans d’autres pays.
Si on en reste à cette approche purement formelle, on devient simplement un soldat de l’ONU.
Ce qui nous permet de mobiliser notre esprit de défense est le fait d’être Français, d’être membre d’une civilisation. En tant que membre d’une société, il est important de produire ensemble et de travailler ensemble. Ce que sont devenus notre pays, nos campagnes et nos villes est le fruit d’un travail accumulé par toutes les générations antérieures.
C’est ce qu’on appelle un patrimoine. Le fruit de ce travail accumulé. Derrière tout ce travail, il y a des personnes. Nos ancêtres, qui peuvent aussi être des ancêtres venant d’autres pays, se sont investis pour notre patrimoine et ont eu des enfants sur cette terre.
Ainsi, peu à peu, ils ont ennobli cette terre et ont fait de notre pays ce qu’il est devenu, et ce que nous sommes.
Toute cette épaisseur historique et cette dimension géographique au sens large du terme animent le corps, la matérialité de notre pays. C’est ce qu’on appelle une civilisation, une manière d’être.
L’Histoire nous manifeste ce que la France est devenue à travers son histoire politique, son histoire religieuse, le fruit de sa culture…
Tout cela nous façonne et doit être manifesté lorsque nous voulons nous défendre, car c’est cela qui mérite d’être défendu.

Savoir qui nous sommes, mais aussi savoir qui nous affrontons ! Qui est l’ennemi, aujourd’hui ?

L’islamisme radical est une agression directe sur notre civilisation.
Cependant, il y a aussi un autre adversaire. C’est un adversaire peut-être plus diffus, mais non moins important parce qu’il est plus intérieur. Marcel Gauchet parle de « l’individu total ».
Il y a eu le totalitarisme de l’État total : le communisme et le nazisme.
Aujourd’hui, nous faisons face à une forme plus sournoise du totalitarisme, peut-être moins violente au premier abord, et aux caractéristiques bien différentes. Il s’agit de cet « individu total » auquel tout devrait être dû, et qui refuse de recevoir comme un don tout ce qui a été accumulé et travaillé par les générations précédentes. D’ailleurs, bien souvent, il refuse d’assumer cette fonction de transmission et d’enrichissement de ce patrimoine.
Ce patrimoine ne se réduit pas simplement à des monuments.
Cet individualisme est une forme de nihilisme et d’hédonisme. Il empêche de mobiliser en nous l’esprit de défense. Cet esprit de défense implique de se défendre contre cet adversaire qui nous traverse chacun. L’hédoniste, ce n’est pas simplement mon voisin, c’est moi sous un certain rapport qui peut, à un moment, se dire « à quoi bon ? », « pourquoi pas ? » Toutes ces questions me mettent sur la pente d’une forme de nihilisme où je n’ai plus rien à transmettre.
J’aime rappeler le livre de Philippe Muray Chers djihadistes… écrit après le 11 septembre 2001 qui montre que, plus encore que le djihadisme, le véritable ennemi peut être un certain esprit de négation qui peu à peu ruine de l’intérieur ce que nous sommes et qui nous traverse chacun.

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