Editoriaux - International - 8 avril 2019

Turquie : camouflet pour le néo-sultan Erdoğan

Les élections municipales qui viennent de se dérouler en Turquie marquent un tournant. Plusieurs grandes villes ont, en effet, été perdues par l’AKP, le parti d’Erdoğan, à commencer par Ankara et Istanbul. Certes, les écarts sont très faibles, notamment à Istanbul, et les recours introduits donneront peut-être lieu à des annulations, surtout dans un pays où de nombreuses institutions sont à la botte du pouvoir. Mais tout de même, c’est un camouflet pour le néo-sultan.

Erdoğan s’était pourtant beaucoup investi dans ces élections qu’il savait difficiles : il a ainsi tenu plus de cent meetings en cinquante jours. De plus, comme à chaque élection, les médias aux ordres (c’est-à-dire la quasi-totalité) se sont livrés à une propagande effrénée, n’hésitant pas à qualifier les candidats de l’opposition de complices des terroristes (on ne sait pas bien lesquels, d’ailleurs). La télévision est allée encore plus loin et le nouveau maire d’Istanbul, Ekrem İmamoğlu, a été plusieurs fois coupé en direct, parfois au beau milieu d’une phrase…

Mais rien n’y a fait. La Turquie traverse une grave crise économique et les Turcs en ont assez. Erdoğan se fait construire des palais à la mesure de sa mégalomanie mais n’est plus capable d’assurer le ravitaillement de la population. Avec l’effondrement de la devise turque, l’inflation s’est envolée (près de 20 % en rythme annuel) et les produits alimentaires de base sont devenus inaccessibles. Les ménagères doivent faire des queues interminables pour faire leurs achats, dans un pays qui n’était guère habitué à cela. Le chômage n’est pas en reste, avec 13 %.

Les belles années de croissance sont loin derrière et les grands travaux, pourtant prioritaires, comme l’agrandissement de l’aéroport international d’Istanbul, peinent à être achevés.

Même la démagogie islamiste, arme habituelle d’Erdoğan, n’a pas fonctionné : ainsi son annonce de transformer la merveilleuse basilique Sainte-Sophie en mosquée (elle est actuellement un musée) n’a rencontré aucun écho. Le candidat de l’opposition à Istanbul avait brocardé cette proposition, estimant qu’elle devait rester un musée et, surtout, qu’il fallait d’abord répondre aux besoins de la population.

Bien sûr, il ne faut pas s’attendre, dans l’immédiat, à des bouleversements. Erdoğan tient encore solidement le pouvoir et les milliers d’opposants emprisonnés sont là pour démontrer qu’il ne reculera devant rien pour le conserver. De plus, l’armée et la police ont été sévèrement épurées à la suite du coup d’État manqué de juillet 2016 et sont devenues des fidèles d’Erdoğan. La présence de nombreux engins blindés aux endroits stratégiques d’Istanbul depuis les élections attestent qu’une vague de répression peut être déclenchée à tout moment.

Mais dans l’immédiat, le dictateur islamiste a reçu un rude coup et c’est peut-être le début du déclin.

Par ailleurs, ce qui fut le phare de la chrétienté pendant des siècles, la basilique Sainte-Sophie, va peut-être éviter de redevenir une mosquée, et c’est un soulagement.

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