Editoriaux - Education - 21 avril 2019

Supprimer l’ENA : une fausse bonne idée ?

Jacques Chirac, Emmanuel Macron, Valéry Giscard d’Estaing, Bruno Le Maire, Laurent Wauquiez, Valérie Pécresse, Florian Philippot, François Asselineau, Henry de Lesquen, Frédéric Thiriez, Ségolène Royal, Philippe de Villiers : point commun ? Tous passés par l’ENA ! On ne compte plus les critiques adressées envers cette école créée au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, dans l’objectif de remédier à la défaite de 1940 et à la carence des élites de la IIIe République.

Sous cette dernière, l’immense majorité du personnel politique était avocat, les élites administratives, quant à elles, recrutées par recommandations. C’est dans cet objectif de méritocratie et démocratisation que fut instaurée l’École nationale d’administration, mais la mission est-elle remplie quand presque la moitié d’une promotion est parisienne ? Assurément non. Pour autant, ce n’est pas tant la critique territoriale qui prolifère que sociale, en raison de la prédominance des enfants de CSP+ au sein des promotions. Mais cette dernière n’est qu’un faux problème, le vrai étant le politiquement correct, le conformisme ambiant et la langue de bois enseignée, dans les épreuves de culture générale préparant aux concours des grandes écoles, Sciences Po en tête.

Prenons l’exemple d’un sujet de culture générale, pris dans un ouvrage publié par Ellipses pour la préparation des IEP de province session 2015 : à la question « l’Institution familiale est-elle en crise ? » la réponse type proposée était : « L’institution familiale, qui avait auparavant un visage unique, prend aujourd’hui des formes multiples ». Un niveau de langue de bois difficile à égaler. Avoir, demain, une promo de l’ENA composée à 70 % d’enfants de classes populaires ne changerait rien en soi, le conditionnement et la docilité des profils étant principalement recherchés. Qui dit suppression de l’ENA dit fin des grands corps de la haute fonction publique. Quel système lui succédera ? Un spoil system à l’américaine (système instauré au XIXe siècle aux USA et qui consiste à renouveler l’ensemble des postes de la haute fonction publique, soit plus de 4.000 personnes ; souvent les plus gros donateurs de la campagne sont récompensés) ?

Rappelons que, dans le cadre de ce dernier, les ambassadeurs n’y connaissent ainsi souvent rien en diplomatie ; c’est ainsi que la productrice d’opéra proposée par Barack Obama à Oslo ignorait le régime politique de la Norvège ou que Donald Trump a pu nommer la propriétaire d’un club de baseball à Paris. Imagine-t-on, demain, un système de recommandations, avec un exécutif plaçant des proches du pouvoir dans la haute administration ? Un tel système signifierait Benalla préfet, Bernard Guetta ambassadeur de la France à l’ONU, Jean Quatremer à l’Union européenne, etc.

Peut-on concevoir qu’un journaliste étiqueté politiquement devienne préfet ? Cela signifierait une politisation à outrance de la haute fonction publique peu souhaitable. L’idéal serait que l’ENA se dote d’intervenants de qualité (seuls les professeurs de français langue étrangère et de sport sont permanents) et, surtout, diversifie le recrutement au-delà de la rue Saint-Guillaume… Rappelons que les étudiants de Sciences Po Paris, ceux de province sont en décalage complet avec le reste du pays sur le plan politique : en 2017, Philippe Poutou recueillait plus d’intentions de vote à l’Institut d’études politiques de Grenoble que Fillon, Le Pen et Dupont-Aignan réunis !

Pour les européennes, la liste de Benoît Hamon est créditée de 30 % d’intentions de vote à l’IEP d’Aix-en-Provence (ce dernier étant pourtant le moins à gauche). Un tel décalage démocratique n’est pas tenable : en cas d’arrivée au pouvoir d’un gouvernement national-conservateur, la difficulté résiderait dans la volonté des hauts fonctionnaires de mettre en vigueur la politique en place ; dans ce cas (et seulement), un spoil system se révélerait utile. Rappelons que l’ambassadeur de France au Japon avait déclaré, pendant la campagne présidentielle, qu’il ne servirait jamais un gouvernement « d’extrême droite ».

On peut en conclure qu’il y a deux solutions : soit on met fin au politiquement correct dans les grandes écoles, soit il faudra effectivement supprimer l’ENA et, dans ce cas, passer par un spoil system, malgré les inconvénients que cela comporte.

À lire aussi

Démission de Theresa May : chronique d’un désastre annoncé

Ce scénario était pourtant prévisible depuis plus d’un an, et même deux. …