[STRICTEMENT PERSONNEL] Jusqu’où Nétanyahou peut-il aller trop loin ?
« Œil pour œil, dent pour dent ». Le précepte fondateur de ce qu’il est convenu d’appeler la loi du talion est d’une simplicité biblique. Littéralement. Pris au pied de la lettre, il est supposé proportionner la riposte à l’attaque, la réparation à l’offense et le châtiment au crime. Si la justice d’aucun pays ne l’a jamais intégré, tel quel, à son code, c’est évidemment qu’appliqué dans toute sa rigueur, il risquerait d’étendre jusqu’à l’excès le droit à la légitime défense.
« Pour un œil les deux yeux, pour une dent toute la gueule »…Au printemps de 1944, la Milice affectée par le gouvernement de Vichy au maintien de l’ordre, harcelée par la Résistance, compromise déjà par ses premières exactions, et prise de panique à l’approche de la défaite, avait fait de ce sinistre mantra sa devise officieuse, et mis aussitôt en pratique cette interprétation élargie et plus qu’abusive du droit au talion. Elle ne tarderait pas à en payer, très cher, le prix.
Lorsque, le 7 octobre 2023, le Hamas commit un crime de masse contre l’humanité, crime prémédité, délibéré et fièrement revendiqué, en massacrant plus de douze cents innocents, assassinés, voire martyrisés, du seul fait qu’ils étaient nés juifs, nul ne pouvait douter que la réponse d’Israël serait à la hauteur de l’agression subie. Personne, de bonne foi, ne pouvait contester la légitimité des représailles immédiatement annoncées et aussitôt entreprises par le gouvernement de M. Nétanyahou. Les quelques voix, timides, qui tentèrent de faire valoir que les Palestiniens étaient fondés à nourrir quelques griefs contre Israël et que, vu la disproportion des forces, il était inévitable qu’un mouvement de résistance recourût au terrorisme, furent alors étouffées par l’horreur du carnage et par le fait, fondamental, que le Hamas déniait à l’État hébreu et à ses ressortissants le droit même d’exister et ne prétendait lui voir d’autre avenir que la disparition de l’un et l’anéantissement des autres.
Personne non plus , à vrai dire, n’avait prévu l’ampleur, la durée, l’extension, et, pour dire les choses comme elles sont, la démesure de la riposte d’Israël. Certes, Tsahal est venue, a vu et a vaincu, comme d’habitude. Voire plus complètement. Le Hamas n’existe plus en tant que force organisée et le Hezbollah, au passage, a été mis k.o. L’Autorité palestinienne a fait définitivement la démonstration de son manque d’autorité et de sa non-représentativité. L’éclatante supériorité militaire de Tsahal sur toute la région ont été confirmées. Aucun État voisin n’a tenté ou seulement envisagé d’intervenir en adversaire ou en médiateur dans le conflit, et les élections à venir le 27 octobre semblent devoir couronner, assez logiquement, ce nouveau succès des armes d’Israël . Pourtant, au-delà des apparences, le solde de la victoire pourrait cette fois être largement négatif
En trois ans, Israël, je veux dire le gouvernement de M. Nétanyahou, a dilapidé le capital hérité de ses prédécesseurs. Ce capital était fait de trois éléments. L’empathie avec le peuple traqué, persécuté, indomptable, rescapé comme par miracle du génocide entamé et interrompu avant sa solution finale par Hitler et son IIIe Reich. La solidarité, au moins en Occident, pour l’État, seule citadelle et position avancée de la démocratie dans un environnement hostile. L’admiration enfin, pour Tsahal, réputée l’armée la plus citoyenne, la plus morale et la plus efficace du monde.
La pertinence de la sempiternelle référence à la Shoah a perdu de sa force moins à cause du temps passé que de son contraste avec les turpitudes, l’indignité, les compromissions de la réalité. Israël, pour le meilleur comme pour le pire, n’est rien de plus et rien de moins qu’un pays come les autres. Si M. Nétanyahou, par exemple, s’y incruste encore au pouvoir, c’est parce qu’il a su, en muselant la justice et à la faveur de la guerre, geler le procès pour corruption qui devait déboucher sur sa chute. De même, et toujours, paradoxalement, grâce à la guerre, il est parvenu à différer l’enquête sur le mélange de présomption et d’impéritie qui a permis au Hamas de préparer et de réussir le coup du 7 octobre. Si M. Nétanyahou dispose à la Knesset d’une majorité qui pourrait être reconduite cet automne, c’est parce qu’il dispose de la participation à son équipe et du soutien, comparable à celui de la corde qui soutient le pendu, de la petite bande de fous furieux, démagogues, bellicistes, expansionnistes, et racistes – mais oui – dont dépend son avenir. Cet avenir lui-même étant lié à la poursuite et au développement de la guerre, sans limite perceptible dans l’espace et dans le temps, qu’il mène tous azimuts. Ignorant superbement le droit et les frontières, violant aussitôt conclus les accords qu’il a passés et les engagements qu’il a pris, M. Nétanyahou persiste à occuper une partie du Liban, bombarde la Syrie, brave désormais la Turquie, après avoir réussi à entraîner le grand allié nord-américain dans le bourbier iranien dont à ce jour il n’a pas réussi à se dépêtrer.
À Gaza, enfin, soumise à ses ordres, Tsahal s’est disqualifiée en faisant expier par plus de soixante-dix mille Palestiniens morts et près de deux cent mille blessés hommes, femmes et enfants, combattants et civils, la tuerie du 7 octobre 2023. Près de mille Palestiniens pour un Israélien, la disproportion, comparable à celle des guerres coloniales du XIXe siècle, pourrait choquer, sauf à considérer qu’elle traduit techniquement et biologiquement l’inégalité naturelle entre les races, s’il est vrai que les Palestiniens ne sont pas partie intégrante de l’espèce humaine. Il s’agit en effet de sous-hommes, comme se plaisent à le répéter M. Smotrich ou M. Ben Gvir, ministres de M. Nétanyahou. Untermensch, disait déjà M. Goebbels, ministre de M. Hitler.
N’existait-il donc, n’existerait-il plus aucune autre voie que celle qui a été suivie et que compte suivre, si les élections lui sont favorables, M. Nétanyahou ? Il fut question, en d’autres temps, sous d’autres Premiers ministres, d’une solution à deux États, d’une coexistence harmonieuse, pacifique, apaisée entre deux peuples dont le droit de vivre et de mourir en paix sur leur terre natale, sur leur terre promise, serait le même. C’est ce que croyaient ou voulaient croire, et qu’ont tenté de faire vivre, à l’opposé de leur actuel successeur, trois hommes d’État qui avaient nom Menahem Begin, Ariel Sharon, Ytshak Rabin. Aucun de ces trois Premiers ministres d’Israël ne le cédait, en fait de patriotisme, d’expérience, d’envergure… ou d’honnêteté, à M. Nétanyahou.
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