Ce devait être la revanche de la présidentielle précédente : Chirac contre Jospin, Jospin contre Chirac. Une élection, peut-être même une alternance entre gens du sérail, acquis plus ou moins aux mêmes idées. Et Le Pen a surgi.

21 avril 2002, dans l’après-midi. Tranquillement installé à la terrasse du Gabelois, un bar de Cintegabelle, Lionel Jospin est confiant. Il ne doute pas qu’il sera présent au second tour de la présidentielle. Tous les sondages le lui promettent. Quatre jours plus tôt, le journaliste John Paul Lepers l’a bien un peu taquiné : « Imaginez un instant que vous ne soyez pas au second tour, pour qui voteriez-vous ? » Jospin a ri : « Ça me paraît assez peu vraisemblable, hein ? Bon. Donc on peut passer à la question suivante, peut-être… »

Depuis cinq ans, Jospin est Premier ministre, par la grâce de Jacques Chirac qui a dissous l’Assemblée nationale en 1997 pour des raisons que personne n’a jamais comprises. La gauche l’ayant emporté, Chirac a dû nommer à Matignon le Premier secrétaire du PS, imposant au pays cinq ans de cohabitation.

Jospin est fier de son bilan : il a fait les 35 heures avec Aubry, le PACS avec Guigou. Il a créé les emplois-jeunes, imposé la parité, étendu aux pères le congé maternité. Il a régularisé près de 80.000 clandestins. La conjoncture internationale est bonne et la croissance au rendez-vous. La « gauche plurielle » a tenu bon, la cohabitation ne s’est pas trop mal passée, Chirac et Jospin affichant même une belle entente sur l’Europe. En janvier 2002, la monnaie unique est devenue réalité. Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes virtuels.

Mais le réel va s’inviter dans la campagne et fracasser les rêves de « l’austère qui se marre ». Le réel, c’est l’insécurité, c’est l’immigration incontrôlée, le terrorisme qui sévit depuis des années et va frapper aux États-Unis comme jamais auparavant. En 1995, les attentats commis par le Groupe islamique armé et Khaled Kelkal ont fait dix morts et près de 200 blessés en France. À New York, les tours jumelles du World Trade Center s’effondrent, le 11 septembre 2001 : près de 3.000 morts. Dix jours plus tard, c’est l’explosion de l’usine AZF à Toulouse : 31 morts.

De terrifiants faits divers vont encore horrifier les Français. Le 27 mars 2002, c’est la tuerie de Nanterre. Un « déséquilibré » assassine de sang-froid huit élus à la fin du conseil municipal, dont Michel Raoult, le fondateur de Choisir la vie. Le lendemain, il se suicide en se défenestrant du quatrième étage du Quai des Orfèvres où il était en garde à vue... Deux jours avant le premier tour, les Français découvrent le visage tuméfié de « Papy Voise », 72 ans, victime d’une violente agression dans un « quartier sensible » d’Orléans. Le septuagénaire pleure, il n’a plus de maison, elle a été incendiée. C’est la France Orange mécanique.

À 19 heures, ce 21 avril, Lionel Jospin arrive à l’Atelier, son QG de campagne, encore souriant. Mais ses camarades l’informent que rien ne se passe comme prévu. Le Pen le talonne, Le Pen le dépasse ! Gérard Le Gall, le Monsieur sondages du PS, l’avait pourtant averti, quelques jours plus tôt : « Le Pen plus Villiers, en 1995, c’est 19 %. Et il n’y a pas Villiers… »

C’est que « le Menhir » n’ignore rien du réel. Depuis la fondation du Front national, il n’a pas cessé de mettre en garde contre l’immigration massive, il n’a pas cessé de dénoncer le laxisme de gouvernements convaincus que l’insécurité est la conséquence d’inégalités sociales qu’il suffirait de réduire en déversant des milliards dans les « quartiers », et de discriminations qu’il faudrait abolir en octroyant toujours plus de droits à des minorités indifférentes au bien commun… et bien peu soucieuses de « vivre ensemble » ! « Être français, ça s’hérite ou ça se mérite », répète-t-il.

Son franc-parler - et quelques excès - ont valu bien des tracas à Le Pen mais aussi l’attention de ceux qui ne se résignent pas à la disparition de la France. En 1988, « l’outsider » obtient 14,4 % des suffrages exprimés ; en 1995 : 15 %. En 2002, sa constance et la pertinence de son diagnostic le font encore progresser alors que Jospin, confronté aux candidatures concurrentes de Chevènement, Mamère, Hue, Taubira… est incapable de rassembler la gauche. Résultat : Jean-Marie Le Pen le devance de 194.505 voix au soir du premier tour (16,86 %) et se qualifie pour le second, à quelques longueurs de Chirac qui ne recueille même pas 20 %. Jamais l’abstention n’a été aussi élevée.

Le président du Front national accueille la nouvelle avec gravité. « N’ayez pas peur, mes chers compatriotes ! Rentrez dans l’espérance ! dit-il aux Français, le 21 avril. […] Je suis socialement à gauche, économiquement à droite et nationalement de France ! » C’est un séisme mais la gauche ébranlée va rapidement se ressaisir, mobilisant ses militants, sa clientèle associative et ses relais médiatiques pour faire barrage à la « bête immonde ». Face au Front national se dresse un front soi-disant républicain dont les animateurs appellent tous à voter Chirac, même s’il faut pour cela « se pincer le nez ».

Commence alors une incroyable « quinzaine anti-Le Pen » (l’expression est de Philippe Muray) où la gauche, défaite dans les urnes, sidère l’espace médiatique et s’empare de la rue pour dicter au citoyen sa conduite et son vote, au nom d’un « bien » qu’elle a défini et qui ne se discute pas. « En fin de compte, rien ne résumait mieux ce qu’il en était de la politique, en ces jours, que la pancarte brandie par une petite fille où on pouvait lire : "Contre les méchants" », écrira Philippe Muray dans ses Exorcismes spirituels. Contre la coutume établie depuis 1974, Jacques Chirac refusera d’ailleurs de débattre avec Jean-Marie Le Pen au motif qu’il ne peut pas « accepter la banalisation de la haine »

La pièce était écrite : le « bien » triompha du « mal », Chirac de Le Pen. Et tout ce petit monde conclut du 21 avril que l’on avait trop parlé d’insécurité et trop d’immigration. Et sans doute pas assez du changement climatique, de l’Europe et que sais-je encore. Mais le réel a la vie dure. En 2002, aucun député du Front national n’avait été élu lors des législatives qui suivirent la présidentielle. Cette année, le RN en a porté 89 à l’Assemblée.

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8 août 2022

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