Le 29 novembre 2014, à l’occasion de son voyage en , le pape François visitait pendant plus d’une demi-heure l’ancienne basilique à Istanbul. Visite touristique ou pèlerinage ? En tout cas, à l’époque, l’évêque de Rome avait pu rester chaussé, chose qu’il ne pourrait plus faire aujourd’hui, puisque le monument a été transformé en mosquée. Erdoğan tient ses promesses.

Avant de quitter Sainte-Sophie, le Saint-Père avait écrit sur le livre d’or : « Sainte sagesse de Dieu, combien est belle ta demeure. ». Σοφία (Sophía) : la sagesse, en grec. Que va devenir, d’ailleurs, ce livre d’or, maintenant que le culte islamique y est établi, ou plutôt rétabli ?

En ce 24 juillet 2020, la prière musulmane a donc été récitée dans l’ancienne basilique, pour la première fois depuis 1934, année où Atatürk, fondateur de la Turquie moderne, avait eu la sagesse toute laïque de transformer Sainte-Sophie en musée national, voulant ainsi l’« offrir à l’humanité ». Atatürk n’était peut-être pas un grand humaniste, mais il fallait tout de même le faire, dans une Turquie sans doute encore très marquée par l’empreinte des sultans ottomans, commandeurs des croyants. 86 ans après, Erdoğan, nouveau sultan, s’offre le luxe de participer à ce rétablissement de la prière islamique dans Sainte-Sophie. Il ne pouvait pas faire moins.

De son côté, le pape de Rome, dimanche dernier, à l’issue de la prière de l’Angélus, s’est dit « très affligé » à l’annonce de cette transformation de Sainte-Sophie en mosquée. Erdoğan a sans doute été très ému de cette affliction pontificale. Jamais la boutade de Staline – « Le pape, combien de divisions ? » – n’a été autant d’actualité. Notamment face à un dirigeant qui ne connaît que les rapports de force. Mais, au fond, n’y a-t-il pas d’ailleurs que cela qui compte, en politique, qu’elle soit internationale ou intérieure ? Le pape est dans son rôle et l’on ne lui demande pas, aujourd’hui, d’appeler à la croisade comme son lointain prédécesseur Urbain II. En revanche, les dirigeants occidentaux qui, bien trop souvent, ne raisonnent les rapports internationaux qu’à travers le prisme unique des droits de l’homme devraient prendre conscience qu’Erdoğan n’est pas du genre à passer des nuits en discussions interminables pour, à la fin, aller à l’encontre des intérêts de son propre pays et de s’en réjouir, qu’il agit en fonction d’un dessein. Un dessein très simple et dont Sainte-Sophie transformée en mosquée est la parfaite illustration, j’oserai dire l’incarnation.

Cette transformation en mosquée de Sainte-Sophie est brutale même si, on l’imagine, elle est entourée de toutes les formes légales dont le président turc sait s’entourer.

Mais elle est évidemment beaucoup moins violente que celle du 29 mai 1453, lorsque les Turcs entrèrent dans Constantinople*. Après un siège terrible, à midi, les rues sont de véritables ruisseaux de sang. Sainte-Sophie devient le cadre d’un sacrilège grandiose et abominable qui n’a sans doute jamais été réparé. Alors que l’on chante les matines, on entend arriver les Turcs. Les grosses portes de bronze sont fermées mais les assaillants les brisent. Les fidèles les moins beaux sont massacrés sur place ; les autres (hommes et femmes) sont emmenés au campement pour y être livrés à la soldatesque ottomane. Des princesses descendantes des plus nobles lignées sont dénudées sur place. Les prêtres sont massacrés sur l’autel alors qu’ils célèbrent la messe. En fin d’après-midi, le sultan Mehmed II pénètre dans l’église. Il ordonne que le plus vénérable des imams monte en chaire pour proclamer le nom d’Allah clément et miséricordieux.

Est-ce de cette histoire glorieuse qu’Erdoğan est l’héritier et le continuateur, en ce 24 juillet 2020 ?

*Lire Histoire de Byzance (Perrin 1988), de John Julius Norwich

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