Cinéma - Editoriaux - Société - 12 août 2019

Rio Bravo : un cas d’école

Je ne sais qui a dit que l’Amérique n’avait apporté au monde que le jazz et le western. Question sans doute réductrice. Il importe plutôt de souligner à quel point certaines créations issues de deux arts utilisant deux moyens modernes de diffusion, le disque et la projection sur grand écran, ont atteint un degré d’universalité qui les ont placées dans la catégorie des « classiques », c’est-à-dire de ce qui mérite d’être médité.

Prenons le fameux film de Fred Zinnemann, Le train sifflera trois fois : il reprend les trois unités des tragédies, de temps, de lieu, d’action. C’est justement à ce chef-d’œuvre que répond cette perfection qu’est Rio Bravo, de Howard Hawks, réalisé en 1959. Il serait oiseux d’en parler s’il ne s’agissait que d’un produit de divertissement. Hawks, évoquant Will Kane, héros du Train sifflera trois fois, incarné par Gary Cooper, qui, à la fin, jette par dépit son étoile de shérif, déclara que c’était un geste anti-américain. C’était, d’emblée, situer le message dans une dimension civique. Dans le premier film, le peuple, par couardise ou intérêt, refuse d’apporter son aide au champion de la loi, quêtant pathétiquement sa bienveillance. En revanche, le shérif, John T. Chance, que joue John Wayne, soutient que c’est aux représentants de la loi de prendre des risques, les bons pères de famille se réservant à leurs tâches familiales et professionnelles. Vision implicite de l’éthique politique : l’État et ses représentants, qui ont en face d’eux les forces du chaos, représentées par la bande de Burdette, qui tue pour une pièce de 50 dollars, portent l’entière responsabilité de la cité.

Cette question de l’argent en cache une autre, celle de l’honneur : pour humilier Dude, Burdette, puis l’un de ses hommes, projettent un dollar dans un crachoir, afin qu’il aille, aliéné par l’alcool, le récupérer. Dude, l’ancien shérif adjoint qui reprend du service, lutte contre son alcoolisme, symbole de la déchéance, de l’abandon aux pulsions de mort. Face aux quolibets, et grâce au rude soutien, sans démagogie ni mièvrerie, de Chance, il redevient un homme. Et qu’est-ce qu’être un homme ? Pas de chevauchée fantastique ici, mais un va-et-vient entre deux « abris », l’un précaire (l’hôtel), l’autre illusoire (le « commissariat »). Entre les deux, le boyau de la peur, la rue, et le bar de Burdette, passage infernal où la mort est palpable, insidieuse, prête à cracher son venin. Mort infâme, quand on est abattu comme un chien.

On a l’impression que l’intrigue n’est qu’un prétexte. Le vrai texte, c’est cette plongée dans l’épreuve, où on met en jeu sa vie, où la fierté d’exister se fait au prix fort, comme dans une pièce de Corneille. Le jeune Colorado, joué par Ricky Nelson, ne dit-il pas, d’ailleurs, que la valeur n’attend pas le nombre des années ? Et si c’était une leçon pour l’Europe, pour la France ? Si l’on veut réintégrer l’Histoire, n’est-il pas nécessaire de recouvrer l’honneur de se mettre en péril ?

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