Editoriaux - Environnement - 13 juillet 2019

Projet de dérégulation de la protection des sites classés : défigurer la France, c’est anéantir notre mémoire

Ce n’est certes pas un hasard si, comme le mûrissement de fruits ayant atteint leur pleine beauté au soleil, dans le splendide XIIIe siècle, celui des cathédrales, des universités et des villes, l’art pictural du paysage est né en Europe occidentale, puis s’est épanoui, enrichissant notre regard. La France en est l’œuvre visuelle et charnelle, où se mêlent plaisir sensoriel, bonheur spirituel et délectation picturale.

En effet, les deux sources qui irriguent notre âme sont la langue française, en péril, comme on le sait, et cette diversité des paysages, incarnée par la pluralité de nos pays où maints Français arriment leurs racines. Notre nation est ce miracle esthétique et humain produit par le labeur paysan, immémorial, des centaines de générations humbles et sages qui nous ont précédés, auquel le grand œuvre cistercien prit une part capitale.

Or, il suffit d’emprunter nos nationales et départementales (ne parlons pas des autoroutes) pour saisir à quel point la France s’est enlaidie. Les abords des agglomérations présentent le spectacle affligeant de zones saturées de bâtiments commerciaux et de panneaux publicitaires et, souvent, d’habitats résidentiels, uniformisés, sans caractère. Tous les sept à dix ans, la surface d’un département disparaît sous le béton. Quel désagrément, du reste, quand, au détour d’un charmant sentier, l’on découvre, balafrant la ligne régulière des collines, une théorie hautaine et conquérante d’éoliennes, aussi hideuses qu’inutiles.
La pensée unique libérale considère les pays comme des zones spéculatives. Le monde est destiné à être transformé au profit d’un progrès illimité, et tout ce qui peut contrarier cette marche en avant doit être éradiqué.

Depuis 1906, 2.700 sites, en France, sont classés, soit 2 % de la surface du pays. Autant d’obstacle à la croissance ! De sorte qu’un projet de décret, daté du 12 avril, prévoit de transférer aux préfets les pouvoirs de décision susceptibles de modifier ces paysages remarquables (démolitions, travaux soumis à permis de construire, abattage d’arbres, ouvrages d’infrastructures des voies de communication…), auparavant relevant de la décision du ministre de la Transition écologique, au nom de la « simplification » – fourre-tout de toutes les abdications. On sait combien les autorités locales peuvent être l’objet de pressions, de la part des entreprises du bâtiment, des agriculteurs, des industriels du tourisme ou de particuliers désireux d’habiter un terroir bucolique.

Une volonté identique de dérégulation s’est exprimée, comme l’on sait, à propos de la restauration de Notre-Dame de Paris ou de la préparation des Jeux olympiques, et, plus largement, de la gestion des forêts, livrées à des appétits féroces.

Les gouvernements précédents, de Sarkozy et de Hollande, manifestaient des velléités de supprimer les sauvegardes environnementales. Macron, libéral décomplexé, au nom de l’efficacité, donne libre cours à la curée.

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