Lettre d’Alger : France et Algérie, les destins croisés

Avant de quitter l’Algérie pour quelques jours, je viens de regarder la télé française (souvent filtrée par le pouvoir) et de lire la presse algérienne. Si le succès de l’Algérie en football a enthousiasmé les supporters ici, là-bas, elle a enflammé les banlieues et les Champs-Élysées et, dans le sud de la France, dans la « liesse », un chauffard perdant le contrôle de son véhicule a fauché une famille, tuant la mère et blessant grièvement son bébé. Aucun média algérien n’en parle.

Le succès de l’Algérie en politique, lui, se fait attendre ; depuis 56 ans. Vues sur Internet, les télés françaises s’interrogent (c’est la première fois) sur la question du sentiment d’identité de jeunes juridiquement français, parfois de la troisième génération issue de l’immigration. Interrogé à ce sujet, un responsable associatif des banlieues tentait d’expliquer que ces jeunes se sentent rejetés en tant que Maghrébins et musulmans, et il en imputait la faute à la France. Curieusement, on n’entend plus les pseudo-intellos qui nous expliquaient, il y a quelques années, que la France n’avait pas d’identité nationale, mais que les Algériens, eux, en avaient une, opprimée par la France colonialiste. C’est, d’ailleurs, le discours du FLN installé au pouvoir par de Gaulle, depuis 1962. Ici, la propagande officielle répète : tout est la faute de la France (alors que l’Algérie n’existait pas, politiquement ni même culturellement, en 1830). Certaines émissions religieuses (en arabe et même en français) expliquent que le sud de la France, l’Espagne, l’Italie, partiellement conquis (au VIIIe siècle), reviennent à l’islam… Un nombre effarant de descendants d’immigrés parlent mal français, ne vivent qu’entre eux, sont chômeurs, pleins de ressentiment, continuent à se sentir arabo-maghrébins, deviennent émeutiers-délinquants, voire se radicalisent. Cet enfermement identitaire est la cause de leur échec, qu’ils attribuent au « rejet » ou à l’« islamophobie ». Des sociologues arabo-musulmans qui ont étudié le phénomène parlent d’hybridation culturelle : à l’évidence, une hybridation incertaine, voire un conflit de personnalité.

Cette identité algérienne implique-t-elle, aujourd’hui, qu’elle ne se définisse qu’en creux, en antinomie de la France ? S’il en était ainsi, ce gouvernement moribond se sentirait-il obligé d’arrêter et d’emprisonner les porteur de drapeaux berbères et même ceux qui exhibent dans les manifs du « hirak » des pancartes écrites en alphabet et langue tamazigh, pourtant officialisée dans la Constitution ? Ainsi donc, à Paris comme à Alger, on s’interroge sur son identité. Et pas seulement les Algériens de Paris et d’Alger, mais aussi les Français de longue ascendance sur leur droit à rester eux-mêmes sur le sol de leur patrie, alors que la guerre d’Algérie, elle, a permis à l’Algérie de s’imaginer un pays et un destin.

Depuis le 9 juillet, l’Algérie est sortie de tout cadre constitutionnel : Bensalah n’était un chef d’État par intérim que pendant trois mois afin d’organiser les élections présidentielles. Elles n’ont pas eu lieu le 4 juillet, le Conseil constitutionnel ayant contesté l’absence de candidats répondant aux critères légaux. Pourtant, Bensalah reste en place… Quant au gouvernement censé être issu du Parlement il n’a plus de légitimité puisque le mandat des députés est, lui aussi, expiré. Gravement malade, le chef d’État a appelé de façon sibylline l’opposition populaire à s’organiser dans un dialogue inclusif « sans l’État et sans l’armée ». Et il a rappelé que l’élection présidentielle doit avoir lieu. C’est aussi la position du chef d’état-major Gaïd Salah (le 10 juillet, en battle-dress) et même celle de l’opposant ex-candidat Ali Benflis (Journal L’Expression).

Un dialogue de sourds car la rue (les manifestations du 4 juillet étaient énormes) continue à réclamer le départ des caciques du FLN mais ne propose, sous sa demande de « transition », rien de constructif. Il apparaît que la demande de la rue, si elle est compréhensible, est la fois impossible du fait de la résistance obstinée du pouvoir, et insuffisante et dangereuse car l’armée finira par y mettre un terme. Le peuple sait ce qu’il ne veut plus mais pas ce qu’il veut : incapable de s’organiser (car il n’a jamais eu de culture ni de pratique démocratiques), il est impuissant à faire fléchir le pouvoir en place. Dans ces conditions, la seule issue pacifique serait que l’opposition et le « hirak » acceptent le principe d’une élection présidentielle organisée par un gouvernement de transition et surveillée par une CNI, le tout sous la houlette de l’UA, de l’ONU, voire de l’UE : le candidat de consensus qui promettra, une fois élu, de réunir une Constituante et de soumettre la nouvelle Constitution à référendum sera élu. À défaut, la situation s’aggravera, y compris en France.

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