Après l’effet de sidération de la pétition anti-Tesson, publiée dans Libération et signée par plus de mille « cultureux » tous plus inconnus les uns que les autres, certains esprits de gauche paraissent retrouver leur sang-froid.

Parmi eux, le poète Olivier Morin. Un drôle de loustic que celui-là, qui affirme puiser son « inspiration dans son histoire vigneronne et dans la musicalité des mots ». Il est vrai qu’avec lui, nous sommes loin de Paris. Et que la tribune qu’il vient de publier dans le même quotidien a tout de la mouche tombée dans le bol de lait ; bio, participatif et équitable, il va de soi.

Poète de gauche, il ne signe pas la tribune anti-Tesson

La preuve par son intitulé : « Je suis poète de gauche, et pas de la gauche molle, et je ne signe pas la tribune anti-Tesson. » Pis, en cette époque où tant de cuistres se parent d’un sérieux papal, notre Occitan revendiqué poursuit : « Tesson est réac, ses idées cathos-tradis, monarchistes, proches des identitaires et du Grand Remplacement ne sont pas les miennes et me sont nauséabondes. Mais je m’en fous ! » Et d’ajouter : « Tesson me fait du bien quand il parle du froid, de l’eau, des kilomètres à abattre, de la géographie, de la toponymie. Facile, me direz-vous ? Pas si sûr ! Le brio n’est pas à la portée de tous les poètes ! » Voilà qui est dit.

Ce talent, reconnu par ce poète de l’autre rive, l’est également par le grand public, tel qu’en témoigne sa première place au palmarès des meilleures ventes de livres ; fait que Libération ne peut que reconnaître, allant même jusqu’à évoquer un « état de grâce ».

Alors, pourquoi Olivier Morin et pas ses confrères ? Peut-être parce que ce versificateur n’arrive jamais à se prendre tout à fait au sérieux, n’hésitant pas à faire mettre ses poèmes en musique par son compère Emmanuel Valeur. Sur un sujet aussi grave que l’épidémie du Covid et du confinement allant avec, il signe Le blues de l’infirmière, un assez joli jazz façon manouche. Et sur un sujet tout aussi plombant, les immigrés clandestins, il parvient à ce tour de force de n’être pas totalement grotesque, avec Rejetés en mer.

Fabien Roussel défenseur de la liberté d'expression

Bref, Olivier Morin a ses propres tocades ; ce que personne ne songerait à lui reprocher. Tout comme il ne reproche pas les siennes Sylvain Tesson ; refusant en tout cas de parapher ce qu’il faut bien tenir pour une sorte de lettre de délation. Rien que de très civilisé, somme toute.

En revanche, il est autrement plus cruel vis-à-vis d’autres de ses confrères agités du stylo : « Les poètes nous emmerdent. Avec leurs mots convenus, leurs comparaisons à la con, leurs états d’âme, leur sirop douceâtre, leurs fruits de la dépassion. Nous, on veut des orages et des ciels de tourmente, des ruisseaux gonflés, des terres qui transpirent, des ornières glissantes, des silences inquiétants, des cris de fournaise, on veut des fers brûlants comme sur le cul des vaches. » Voilà qui, en tout cas, est foutrement bien écrit. Pas sûr que la poète et performeuse Gorge Bataille, en tête de gondole de la pétition en question, puisse en afficher autant, avec son « envie dingue de tout doigter », sa « chatte dans ton nez », vers rappelés dans nos colonnes, ce 19 janvier.

On notera encore qu’une autre voix de gauche s’est levée, ce 23 janvier, lors de la matinale d’Europe 1. Celle de Fabien Roussel, qui a repris, à propos de la polémique Sylvain Tesson, les mots plus ou moins apocryphes de Voltaire : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’à la mort pour que vous ayez le droit de le dire. » Certes, on n’en demande pas tant au secrétaire national du PCF ; mais reconnaissons-lui une certaine forme de courage, lorsqu’il assure dans la foulée que « la liberté d’expression, il faut la défendre et la respecter ». Il existerait donc encore quelques hommes de gauche à ne pas s’être débranché le cerveau. C’était la bonne nouvelle du jour.

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23 janvier 2024 à 19:05

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18 commentaires

  1. Monsieur Tesson, continuer à écrire de beaux livres et poèmes, votre talent est la meilleure des réponses. Je m’en vais vous lire, d’ailleurs.

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