Pierre Cadéac

Pierre Cadéac, dresseur d’animaux pour le cinéma (Besson, Spielberg, Eastwood), réagit à l’interdiction des numéros d’animaux sauvages dans les cirques, avec la crainte d’une extension à d’autres activités : « Il y a de bons et de mauvais cirques. Mais je crains aussi pour ma propre activité. »

 

 

Il y a quelques jours, le gouvernement a annoncé vouloir interdire progressivement la présence des animaux dans les cirques. Cette décision fait suite à de nombreuses affaires concernant de mauvais traitements envers des animaux par des personnes du spectacle. Cela paraît être une bonne idée pour le bien-être de l’animal, mais en réalité cela pose certains problèmes. Seriez-vous favorable à cette décision ?

Je suis favorable à l’interdiction d’utilisation d’animaux, aux personnes qui ne le font pas bien, que ce soit des cirques, des zoos ou pour le cinéma comme c’est mon cas. L’utilisation d’animaux doit faire l’objet d’un contrôle, mais aussi d’une charte qui permet à chaque secteur d’activité d’avoir un contrôle sur la façon dont sont entretenus les animaux. Pour être plus précis, il est évident qu’il y a de bons et de mauvais cirques. J’avoue que je ne suis pas un amateur de cirque, mais je considère que le cirque fait partie de notre histoire. L’histoire du cirque fait partie de l’histoire de l’homme. Depuis des centaines d’années, des cirques ambulants se déplacent avec des animaux. Au fil des siècles, l’entretien de ces animaux s’est énormément amélioré. J’ai rencontré des responsables de cirques qui ont des animaux très heureux. Vouloir interdire n’est pas une bonne idée.

Vous être dresseur d’animaux pour le monde du cinéma. Vous avez des dizaines de films à votre actif. Si on commence à interdire aux cirques, pourquoi demain n’interdirons-nous pas le dressage d’animaux pour le cinéma ou même les centres équestres ? On rentre peut-être dans une logique assez mortifère…

C’est là où j’ai une forte inquiétude. Il n’est pas question d’interdire les cirques mêmes, mais les numéros d’animaux dans les cirques. C’est le début d’un grand problème.
Je suis moi-même membre de l’association française des parcs zoologiques. J’ai travaillé sur près de 3500 films avec les plus grands réalisateurs du monde. J’ai fait de nombreux films avec Luc Besson et Jean-Jacques Anaud. J’ai tourné avec Spielberg et j’ai travaillé sur le dernier film de Clint Eastwood. Je suis très connu dans ce petit monde fermé. Je vois arriver des difficultés avec une certaine inquiétude pour ma propre activité, en passant par celle des zoos et avec un aboutissement qui peut aller jusqu’à l’interdiction de l’utilisation des chevaux dans les centres équestres ou des chiens guides d’aveugle. Il n’y a plus de limite. C’est très inquiétant !

Dans vos expériences cinématographiques, certains de vos films ont-ils eu du mal à se réaliser en raison de ces lobbys antispécistes ?

On voit apparaître des interdictions. La mairie de Paris m’a récemment interdit d’acheminer un dromadaire sur un tournage de film qui se déroulait dans Paris. Le tournage a donc été interdit parce qu’il y avait un chameau apprivoisé sur ce film. C’est déjà une prémisse très inquiétante.
La mairie de Paris fomente un système favorable à toutes ces interdictions.

La ministre de l’Écologie a récemment déclaré que si les gens voulaient voir des dauphins et des orques, il fallait qu’ils aillent faire des croisières. Ces gens qui prononcent des interdictions ont en effet les moyens de faire des safaris en Afrique et des croisières. En revanche pour les gens qui ont peu de moyens, le cirque, le zoo et le cinéma sont des endroits où on peut voir ces animaux…

Il est évident que la majorité des Français ne peuvent pas aller admirer des animaux sauvages au fin fond du Kenya. Je tiens précisément à parler des parcs zoologiques. On parle d’animaux enfermés. La formulation est facile à faire, mais en réalité, étudier et analyser ce qui se passe dans les parcs zoologiques n’est pas bien interprété par les détracteurs et avec des arguments qui ne font pas l’objet d’étude précise. Il est vrai que les parcs zoologiques sont les plus gros contributeurs financiers pour sauver les espèces en voie de disparition en milieu naturel. L’association française des zoos a une fondation dans laquelle tous les parcs zoologiques français cotisent. De plus, les parcs zoologiques français ont des EEP, programmes européens d’élevage pour éviter la consanguinité. Ils gardent en captivité des espèces qui, en milieu naturel, auraient disparu. Depuis les années 70 et avant, plus aucun animal n’est acheminé du milieu naturel aux parcs zoologiques. Des familles d’animaux naissent depuis plusieurs générations en captivité dans de très bonnes conditions d’entretien. Leurs régimes alimentaires sont très suivis et les vétérinaires accompagnent ces animaux.

Selon vous, qui sont ces gens qui veulent interdire les animaux de cirques ? Est-ce des urbains qui ne connaissent pas la ville ? Est-ce des idéologues antispécistes ?

Les militants de cette cause sont pour la plupart issus de la vague urbaine. La majorité des Français vivent dans le milieu urbain, où une force démocratique importante règne. Il en découle, l’antispécisme et toutes ces différentes organisations. Ces gens-là sont souvent issus de cette vague urbaine et ne sont jamais descendus de leur trottoir bitumé parisien. Par conséquent, ils sont en train de donner une leçon, notamment aux ruraux. Dans mon enfance, j’accompagnais mon père et personne ne trouvait à redire. Aujourd’hui, même l’utilisation d’un chien à titre professionnel commence à être remise en question. C’est très grave !
Certaines espèces sont ce qu’elles sont que par les relations étroites qu’elles ont entretenues avec l’homme. Par exemple, le cheval et le chien ont été fabriqués par l’homme. On a fait des chiens de chasse, de traîneau, de garde et des chiens de troupeau.
Au fil des sélections, on a affiné le travail de ces animaux. Ils ont accompagné l’homme. C’est se renier que d’oublier tout cela.

4 octobre 2020