Editoriaux - Histoire - Religion - 5 mars 2019

Pie XII, pape d’Hitler ? On le saura peut-être bientôt…

Les archives du Vatican ? C’est comme le secret des Templiers, l’homme au masque de fer ou le sexe du chevalier d’Éon : rien de tel pour attiser les fantasmes collectifs. Des fois que, sur un rayon poussiéreux, soit déposé le grimoire prouvant que le Christ était un extra-terrestre… Et les archives du pontificat de Pie XII, cela doit forcément être explosif ! Car on devine quel est LE sujet central.

Le pape François, qui recevait lundi les archivistes du Saint-Siège, a donc annoncé qu’il allait autoriser l’ouverture partielle des archives secrètes du pontificat le plus controversé du XXe siècle. Un pontificat qui s’ouvrit le 2 mars 1939, à quelques mois du déclenchement du second conflit mondial, et s’acheva en 1958. Le plus controversé ? Enfin, pas à son époque. “Pie XII, glorifié de son vivant de façon effarante, est le dernier pontife d’une dynastie de papes-rois”, écrivait Robert Serrou, auteur du livre, paru en 1992, Pie XII. Le pape-roi. Hiératique, le visage émacié, prêtre, roi et prophète, aristocrate né – il appartenait à la noblesse noire -, ce pontife était vraiment souverain et n’engageait pas vraiment à faire des selfies lors des audiences hebdomadaires ! C’était l’époque. Lorsqu’il meurt à Castel Gandolfo, le 7 octobre 1958, âgé de 82 ans, Pie XII était considéré par beaucoup comme un saint. N’aurait-il pas eu, d’ailleurs, des visions du Christ ? C’est ce que rapporte Serrou dans son livre. A la fameuse sœur Pascalina, en 1954, il aurait confié : “Madre, je vais vous dire un secret, Tardini* le sait, mais peut-être doute-t-il. J’ai vu le Seigneur. Tout le monde me croit perdu. Mais mon heure n’est pas venue.” Ses funérailles furent grandioses et… télévisées, vues par des millions de téléspectateurs. Une première.

À sa mort, le ministre des Affaires étrangères de l’État d’Israël, Golda Meir, déclara : “Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s’est élevée pour condamner les persécuteurs et pour invoquer la pitié envers les victimes… Nous pleurons un grand serviteur de la paix.” On pourrait, du reste, multiplier les témoignages d’éminents représentants de la communauté israélite sur les prises de position du pape face à la Shoah. Mais moins de cinq ans après sa mort, c’était la curée. La pièce Le Vicaire, de l’Allemand Rolf Hochhuth, représentée pour la première fois en 1963, critiqua sévèrement le grand silence de l’Église, et notamment du pape durant la Seconde Guerre mondiale. La “légende noire” était lancée pour ne plus s’arrêter. Ce pape était celui d’Hitler. Richard Prasquier, président du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) de 2007 à 2013, écrivait cependant, dans Actualité juive en 2010, dans un article pourtant peu complaisant à l’égard de Pie XII : “Il ne fait pas de doute, contrairement à une légende noire, que Pie XII s’est opposé à la doctrine nazie de l’inégalité des races, si contraire aux fondements même du christianisme ; il l’a exprimé en particulier dans l’encyclique Mit brennender Sorge, écrite par lui [en fait, en partie], publiée pendant le pontificat de Pie XI et lue dans les églises allemandes.”

Au passage, on pourrait s’étonner que le reproche fait de nos jours d’avoir été passif et silencieux sur la Shoah s’applique aussi sévèrement à Pie XII. En tout cas bien plus sévèrement qu’à l’égard de Churchill, Roosevelt, Staline et de Gaulle. Ils savaient, on le sait. En 2012, France 3 diffusait un documentaire intitulé “Ce qu’ils savaient. Les alliés face à la Shoah”. La réalisatrice, Virginie Linhart, expliqua alors au Parisien : “Il ne s’agit pas de porter un jugement a posteriori ni de remettre en cause les grands hommes mais de comprendre comment ils ont mené la guerre.” On aimerait la même objectivité pour Pie XII, que l’on juge depuis bientôt soixante ans. Espérons que l’ouverture des archives de son pontificat permettra de faire entendre un autre son de cloche : à Rome comme dans le monde.

* Domenico Tardini (1888-1961), proche de Pie XII. Jean XXIII le créa cardinal et nomma secrétaire d’État en 1958.

À lire aussi

Alain Delon : de la race des seigneurs

Alain Delon, un prince en exil dans ce monde dans lequel il ne se reconnaît peut-être plus…