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Editoriaux - Musique - Rencontres - 16 décembre 2017

Patrick Zambelli, maître-plâtrier : des mains ridées de courage

S’il y a bien une frontière difficile à tracer, c’est celle qui sépare l’artisanat de l’art. Une frontière poreuse, au flou très joliment artistique, justement, façon carte de Tendre. En tout cas, cette frontière, sans douaniers ni guérite, doit passer quelque part à travers l’atelier de , installé à Mazan, près de Carpentras dans le Vaucluse. En lui rendant visite pour la première fois, on va pour rencontrer un artisan. On ressort de l’atelier, deux heures plus tard, et on quitte un artiste.

Cet artisan, cet artiste, quel est son métier ? Plâtrier-staffeur-stucateur-gypsier. Bon, tous ces noms compliqués pour nous dire que ce monsieur est plâtrier ? Encore cette manie snobinarde d’enduire les choses dans des mots savants, cette mode, a-do-rée des bobos, qui veut que l’on ne dise plus boulanger mais artisan-boulanger, par exemple… Non. Car il nous faudrait un livre entier pour expliquer ce qu’est un staffeur, un stucateur, un gypsier. Tous ces métiers ont en commun, pour faire court, une matière : le plâtre que l’on tire du gypse, la pierre à plâtre. Plâtre que l’on mélange simplement à de l’eau – facile à dire, plus difficile à faire. Essayez, vous allez vite comprendre le sens du terme « gâcher la marchandise » ! Plâtre mélangé avec de la chaux, de la poudre de marbre, des pigments… Le plâtre que l’on travaille depuis des siècles en Provence, dans le Comtat Venaissin. Que l’on travaillait, devrait-on dire. Car, qui sait aujourd’hui encore faire du plâtre, alors que, dans notre monde normé de la facilité, il est tellement plus aisé de plaquer que de dresser ?

Patrick Zambelli, la crinière blanche abondante – mais ce n’est pas une maladie professionnelle ! -, le plâtre, il en connaît un rayon. À se demander, d’ailleurs, si son berceau ne fut pas une gamate – cette auge utilisée pour mélanger l’eau et le plâtre ! En effet, son père, venu d’Italie, fonda l’entreprise familiale en 1928. Patrick prit la suite en 1994. De son père, il a hérité les outils, le métier, le goût des choses bellement faites et une collection de gabarits qu’il a, depuis, complétée. Cette collection de gabarits : un vrai capharnaüm ! Il y en a en bois, en zinc, des petits, des grands, certains très anciens, des trucs bizarroïdes, biseautés, chantournés.

Le gabarit, c’est ce qui permet à l’artisan d’emboîter ses pas et ses mains dans les pas et les mains de ceux qui l’ont précédé. C’est le témoin concret du savoir des anciens, le savoir qui se transmet. Car l’artisanat, l’art, sont faits de traditions. De la tradition. N’en déplaise aux artistes du néant ! D’ailleurs, Patrick Zambelli, au sommet de son art, notamment lorsqu’il est perché tout en haut d’un échafaudage pour restaurer le plafond d’une chapelle baroque ou d’un hôtel du XVIIIe siècle, a un projet, la soixantaine passée, à l’heure où beaucoup pensent que tout est gâché : créer une école de gypserie à Mazan. Mettre les jeunes au gabarit, suis-je tenté de lui demander ? Peut-être. Mais le gabarit, sans le geste de l’artisan, c’est comme ces partitions de musique jaunies que l’on trouve dans les brocantes le dimanche après-midi. Des notes mortes, si personne n’a appris à chanter ou jouer d’un instrument. Et le geste, le coup de main s’acquièrent à force d’apprentissage, de répétition, d’échecs, de réflexion, de travail. Alors, oui, dans son école, Patrick Zambelli aimerait mettre les jeunes au gabarit : celui de la liberté que l’on conquiert en travaillant, celui qui permet d’accéder au bonheur de faire jaillir la vie de la matière.

Patrick Zambelli peut vous conter des dizaines d’anecdotes ramenées de ses voyages à travers le monde ou dans la campagne comtadine. Il en est une qu’il aime particulièrement. “Un jour de plein été, au château de Blauvac, j’étais en train de faire le limon de l’escalier. Très fatigué, à l’approche de la fin de journée, j’entends une personne s’approcher dans mon dos, moi, tout à mon ouvrage. Nous commençons à discuter. Je me mets à la tutoyer. Je me retourne. C’était Valéry Giscard d’Estaing. Un moment de solitude…”

Visiter l’atelier de Patrick Zambelli, c’est découvrir, en levant les yeux, une corbeille d’abondance déversant ses fruits charnus du Comtat sur nos têtes étourdies, la feuille d’acanthe qui n’en finit jamais de friser, un angelot souriant à l’Éternité. C’est un voyage en raccourci, en trompe-l’œil, jusqu’en Toscane, à Rome, Athènes. Même si – notre hôte tient à le rappeler – c’est bien souvent la Provence qui inspira l’Italie, et non le contraire, dans cet art de la gypserie. Il est vrai aussi qu’ici, nous sommes un peu en Italie, en terre papale : 226 ans, à peine, qu’on est français ! C’est aussi l’imagination, la créativité de Patrick Zambelli, qui n’hésite pas à s’émanciper des calibres classiques. Ainsi, cette grande fresque, qui ne nous laisse pas de marbre, composée de quatre cents lèvres. Elles semblent attendre mille baisers : chastes, tendres, ardents…

Je ne sais pas pourquoi, mais en quittant l’atelier, je pense à cette chanson de Brel : “Voici”.

“Voici
Qu’un ciel penche ses nuages
Sur ces chemins d’Italie
Pour amoureux sans bagages
Voici.

Des mains ridées de courage
Qui caressent l’établi
D’où jaillit la belle ouvrage
Voici.”

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