« On ne fabrique rien en Afrique » : le président du Burkina Faso brise les tabous

Face à une assistance médusée, Ibrahim Traoré a fustigé la dépendance africaine et l’occultation de l’esclavagisme arabe.
Capture d'écran 
Burkina24 TV.
Capture d'écran Burkina24 TV.

Voilà un président qui n’a pas sa langue dans sa poche. Ce jeudi 16 juillet 2026, le capitaine Ibrahim Traoré, chef du régime militaire burkinabè, s'est exprimé lors d'un long discours devant les forces vives de la région de Yaadga, au nord du pays. Il y a tenu des propos décapants, sans concession envers quiconque, pas même son propre peuple. « Ici, à part peut-être le sucre, tout est importé. Ta moto, ton véhicule : c’est importé. On ne fabrique rien, en Afrique !, a ainsi déploré le trentenaire qui dirige le Burkina Faso d’une main de fer depuis un coup d’État militaire en septembre 2022. Pour communiquer, avant, on prenait le cheval. Le Blanc est venu et il a créé le téléphone, l’Internet et tout. […] On ne sait même pas comment ça fonctionne ! Cherchons à fabriquer, cherchons à comprendre. Au moins, à copier. Il faut qu’on utilise notre cerveau. » En face, l’assistance a accusé le coup sans réagir, comme assommée par les mots prononcés.

Un discours semblable pourrait-il être tenu en Occident ? C’est peu probable. On se souvient de la volée de bois vert qu’avait récoltée Nicolas Sarkozy, en 2007, lorsqu’il avait déclaré que « le drame de l'Afrique, c'est que l'homme africain n'est pas assez entré dans l'Histoire ». Les critiques avaient été très vives, des deux côtés de la Méditerranée : Ségolène Royal avait demandé « pardon » aux Africains, tandis que Jacques Chirac était sorti de sa réserve pour affirmer que « l'homme africain » était, au contraire, « entré le premier » dans l'Histoire... Paternalisme, quand tu nous tiens.

Le tabou de l’esclavage arabe en Afrique

Au cours de la même allocution télévisée, le président du Burkina Faso a brisé un autre tabou : celui de « l’esclavagisme arabe » sur le continent africain. « On cherche à nous exterminer depuis longtemps. Les gens sont venus, d’abord les conquêtes arabo-musulmanes, ça fait plus de mille et quelques ans d’esclavage en Afrique. Cette partie, d’ailleurs, qu’on cherche à effacer de notre Histoire. Beaucoup de gens ne savent pas, ils sont ignorants », a-t-il alerté. Et le dirigeant s’assener : « Le dernier marché d’esclaves a fermé, c’était à Médine en 1962... Vous faites semblant ou vous ne savez pas ? »

Si la traite négrière transatlantique est largement établie et revient régulièrement dans le débat public, la traite arabo-musulmane est, elle, rarement dénoncée. Les pays arabes n’ont d’ailleurs formulé aucune excuse pour ce sanglant marché qui a duré près de 700 ans. « Ce sont les Français qui ont fermé les marchés d'esclaves au Maroc et ont contraint les Algériens à renoncer au commerce de "Nègres" pendant la colonisation », rappelle, sur X, l’essayiste Ferghane Azihari.

Immédiatement, la déclaration d’Ibrahim Traoré a suscité la fureur de certains pontes du monde arabo-musulman. L’un des principaux imams de Mauritanie y a vu une « offense à l’islam », doublée d’une stratégie visant à détourner l’attention des défis internes auxquels le Burkina Faso est confronté. Il est vrai que le pays est attaqué depuis des mois par des groupes djihadistes qui ne cessent de prendre du terrain à l’armée régulière. Le président a ainsi appelé les musulmans à la « modération » et dénoncé la présence d'une « minorité d'extrémistes » dans le pays. De quoi indigner, également, le média public français RFI, qui a dénoncé une « nouvelle sortie contre la communauté musulmane »

Un président bien peu francophile

Mais en dépit de son éloge des inventions occidentales et de son alerte contre l'islamisme, le président burkinabè n’est pas devenu pour autant un chantre de l’Occident. Dans le même discours, Ibrahim Traoré a rappelé les ravages de la traite transatlantique et accusé les Africains d’aimer désormais davantage leurs anciens bourreaux qu’eux-mêmes. « Tellement ils nous ont traumatisés, barbarisés, qu’on les aime maintenant plus que nous-mêmes ! C’est ça, le syndrome de Stockholm », a-t-il lancé, avant de prédire que les puissances occidentales continueraient à « nous terminer d’une manière ou d’une autre ».

La France concentre tout particulièrement son ressentiment. Depuis son coup d’État de septembre 2022, le capitaine Traoré a fait de la dénonciation de « l’impérialisme » et des « ambitions néocoloniales » de Paris l’un des piliers de sa politique. Les soldats français ont été chassés du pays, l’ambassadeur expulsé et le régime s’est rapproché de la Russie. Dernier acte de cette rupture : le 26 juin 2026, Ouagadougou a officiellement coupé ses relations diplomatiques avec Paris, accusé d’entretenir des « réseaux subversifs » et même de soutenir les groupes terroristes qui ensanglantent le Sahel. Autant dire que, s’il remercie l’Occident d'avoir inventé le téléphone et Internet, Ibrahim Traoré n’en reste pas moins un farouche contempteur de la France.

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Jean Kast
Journaliste indépendant, culture et société

Vos commentaires

51 commentaires

  1. Ce président est lucide pour ce qui est de l’analyse du passé, sincère en ce qui concerne l’incapacité à produire des biens à valeur ajoutés en Afrique, dur avec notre pays. mais totalement dans l’erreur en ce qui concerne ses amis russes. Les Russes comme les chinois n’ont pas d’amis, ils ont des intérêts. Hélas depuis De Gaulle en France aucun chef d’État digne de ce nom ne s’est comporté sur la base de cette doctrine. On voit le résultat, depuis 10 ans on s’est fait jeter dehors par nombre de pays et certains inconscients en France osent appeler cela une politique étrangère, le domaine réservé du président !

  2. Je dois déplorer que l’on soit si peu informés sur l’Afrique contemporaine : comment on y vit, comment on y travaille, quelles sont les industries, les commerces, que racontent les médias locaux … etc. Nos propres médias sont d’un silence assourdissant sur les réalités de ce continent, en dehors des éternels poncifs sur la misère, peu crédibles d’ailleurs quand on voit la modernité époustouflante de certaines villes d’Afrique.

    • Pour avoir vécu longtemps en Afrique et dans de nombreux pays, mais aussi les plus riches (Afrique du sud, maroc…), je n’ai pas vu le Wakanda. Il faut surtout que l’Afrique récupère ses étudiants formés en France pour booster l’innovation, l’économie et la politique. Le problème de l’Afrique c’est le bénéfice à court terme et que les africains ne savent pas aimer leur pays ou l’aime mal. Chaque étudiant formé en France devrait avoir les dents qui rayent le parquet pour pouvoir faire les pays d’Afrique des nations puissantes mais ce n’ est pas le cas.

    • Ou n’a simplement pas compris les excellents et fiers propos du chef , d’un homme qui a la carure d’un vrai chef , à l’inverse de la France et de la foutue Europe , malheureusement Europe allemande bientôt .
      Alain Proviste

  3. BURKINA FASO

    « Paris, accusé d’entretenir des « réseaux subversifs » et même de soutenir les groupes terroristes qui ensanglantent le Sahel. »
    Que ce soit vrai ne serait pas étonnat vu la convergence de desseins entre la gauche et la macronie par des voies différentes.

  4. l’imam de Mauritanie dirait donc que le Roi d’Angleterre inaugure une mosquée pour détourner l’attention face aux problèmes du pays. Pour Sarko, je me souviens, il a été très critiqué pour avoir sorti que l’homme africain doit se prendre en main, exactement les mêmes propos tenus un peu plus tarde par Obama, mais Obama, lui, c’est le bon, il pouvait dire çà !

  5. Il y a quelque temps, certains Africains de France assuraient que l’Afrique avait inventé l’électricité. Ce ne serait donc pas vrai ! ?

    • Certains ont pu les convaincre avec de grands mensonges , d’autres encore curieux et très différents essaient de nous convaincre que la terre est plate
      Alain Proviste

  6. Nous avons tout raté én Afrique. Il est grand temps de couper les ponts avec ces présidents qui haient la France. Nous ne rattraperons jamais les bêtises passées. Macron n’a-t-il pas planté le dernier clou ?

    • Que de belles et grandes choses avons-nous réalisé sur le continent africain , tant de travail , de sueur , de fatigue ,de larmes ,de communions ,de complicité ,d’espoirs partagés avec ces et ses peuples , anéantis par le socialisme progressiste mondialiste , imbu de lui même , de sa supériorité utopique ,malsaine impossible à justifier .
      Alain Proviste

  7. Quand même tenté de lui dire: arrête ton cinéma, fais comme tout le monde, profite de ta position pour voler le maximum l’Etat; si un chef d’Etat servait la nation pour son bien et celui des citoyens existait, ça se saurait.

  8. Il faut que les pays africains fassent des accords avec les pays occidentaux pour que les étudiants africains diplômés en Europe repartent obligatoirement dans leurs pays d’origine.

  9. Expéditif peut-être. Limité, c’est à voir. Cet homme est jeune, direct comme un militaire et certainement patriote. A nous de comprendre que « l’Africain » n’a pas forcément envie de s’expatrier même si la France lui paraît un Eldorado. Il ne tarde pas à y découvrir qu’à part la livraison à vélo de bouffe, pour agrémenter ses allocs, il lui reste surtout des occupations « en marge ». Grâce à notre Pdt, nous avons réussi à nous mettre mal avec à peu près tous les dirigeants africains. Ne serait-ce que pour notre intérêt, il convient de revenir en proposant une version adaptée du Plan Marschall = Développer une l’industrie légère en Afrique. En quoi les Africains devraient-ils dépendre des Chinois pour toutes les fournitures usuelles ?

    • Il a raison sur tout…
      Il a raison sur tout.
      Que Dieu le protège, et qu’Il ouvre les yeux de ses compatriotes.

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