La nuit de 1944, le père Alexandre Morelli parvient à célébrer la messe de minuit devant une petite assemblée de catholiques au sein du camp de Dachau, en Allemagne. Ils se retrouvent dans la baraque de consultation de l'oculiste du camp, détenu lui aussi. Les fidèles savent qu’ils risquent la mort. Tout est fait pour permettre au pain et au vin de disparaître en un instant, s’ils venaient à être découverts. Le père Morelli raconte les détails de cette messe clandestine dans son autobiographie : « Des pas de SS se font entendre dans le couloir. Les pas se rapprochent, passent, reviennent. C’est très dangereux. Nos cœurs battent à se rompre, mais nous voulons avoir notre Messe de Minuit. » Ils ne seront pas découverts, et grâce à l’héroïsme de ce prêtre, ils auront pu échapper l’espace d’un instant à l’horreur de leur situation pour célébrer la naissance du Sauveur. Le des prêtres à Dachau est relaté dans l’excellent livre de Guillaume Zeller, La Baraque des prêtres. Dachau 1938-1945, publié aux Éditions Tallandier en 2015. Cet ouvrage particulièrement fouillé a servi de source principale à cet article.

Pour ces prêtres héroïques, la situation est devenue alarmante trois ans plus tôt. Le 3 août 1941, Monseigneur Von Galen donne à ses ouailles un sermon enflammé. Il dénonce le programme Aktion T4. Instauré par le parti nazi en septembre 1939, il organise l’élimination systématique des handicapés physiques et déficients mentaux, considérant qu’ils ne produisent pas de richesses et sont un poids pour la société. L’évêque de Münster, dans une diatribe virulente, critique le matérialisme et l’inhumanité du régime mis en place par le NSDAP, au point que Goebbels y voit « l’attaque frontale la plus violente qui, depuis le début de son existence, a été lancée contre le nazisme ». Cette dénonciation des crimes nazis reçoit un écho très important : dans tous les diocèses, les prêtres impriment des reproductions de ce texte afin d’en accélérer la diffusion. Fait exceptionnel, Hitler finit par céder devant la fronde de l’Église catholique allemande. Le 23 août 1941, le programme Aktion T4 est démantelé. Toutefois, il est clandestinement remplacé par le programme Aktion 14f13, qui poursuit l'élimination des « inutiles ». Ce sermon est l’une des premières batailles de la que mènera le régime nazi aux prêtres.

Monseigneur Von Galen ne sera pas inquiété, mais nombre des prêtres qui ont distribué son sermon sont arrêtés. Ils viennent grossir les rangs des religieux incarcérés, dès 1938, dans le camp concentrationnaire de Dachau, en Allemagne. Majoritairement allemands à l’origine, ils sont rejoints, entre 1941 et 1945, par des religieux issus de toute l’Europe. Ces hommes de Dieu sont parqués dans un espace à part, appelé « la baraque des prêtres ». Divisé en 34 blocs et pouvant accueillir jusqu’à 6.240 personnes, il regroupe les prisonniers en fonction de leur nationalité. Y sont envoyés les prêtres qui se sont laissés aller à des prises de position hostiles au Reich, mais également, à partir de 1945, ceux qui ont fait acte de résistance ou ont soutenu les partisans. L’incarcération de ces hommes vise à neutraliser des éléments jugés indésirables par le régime. Ils travaillent très dur, dans des conditions extrêmes de violence, de faim, de froid et d’épuisement. La brutalité des SS qui gèrent la surveillance et l’administration du camp est non seulement admise, mais promue par le système. Dachau est conçu comme une sorte de centre d’endurcissement pour rendre les SS aussi insensibles que possible à la douleur d’autrui.

Dans cet univers de brute, les prêtres ne tiennent qu’en s’accrochant à leur foi et font de leur mieux pour continuer de pratiquer leur sacerdoce. Aux premiers temps de la baraque des prêtres, la messe est permise dans la chapelle. Les SS sont réticents à ce privilège qui est accordé aux prisonniers : la durée maximale de l’office ne peut en aucun cas excéder les 30 minutes et un garde est posté en faction devant la porte afin de faire respecter cette règle. En septembre 1941, la chapelle est interdite d’accès aux prêtres, à l’exception des Allemands et des Reichsdeutsche. Les prisonniers vivent très mal cette restriction : très vite, ils s’organisent afin d’avoir malgré tout accès à l’Eucharistie. Ils célèbreront la messe dans les champs en faisant mine de travailler la terre pour donner le change à leurs geôliers.

En tout, de 1938 à 1945, 2.720 prêtres, religieux et séminaristes seront incarcérés à Dachau, et 1.034 d’entre eux y laisseront la vie. Bien que certains aient sombré dans le désespoir ou se soient effondrés, le plus grand nombre demeurera ferme dans la foi, en dépit des persécutions. Monseigneur Von Galen sera déclaré bienheureux le 9 octobre 2005 par le pape Benoît XVI.

30 décembre 2021

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