Nikola Tanasić : « Macron a tenu des propos élogieux à l’égard de la Serbie pendant la Grande Guerre, mais tout le monde s’est souvenu qu’il ne l’avait pas mentionnée dans son discours du 11 novembre »

Comment Emmanuel Macron a-t-il été accueilli en Serbie?

La Serbie a pour habitude de toujours bien accueillir les chefs d’État étrangers et la première visite d’un président de la République française depuis 2001 a été considérée par le public et les médias comme un événement majeur. Mis à part la foule habituelle de militants du parti rémunérés applaudissant les deux présidents – une sorte de tradition dans tous les rassemblements publics avec la participation du président Vučić -, tout s’est bien déroulé, et le discours émouvant de Macron sur le rôle de la Serbie dans la Grande Guerre ainsi que sa visite devant la tombe du héros national serbe et de la femme la plus décorée de la Première Guerre mondiale, Milunka Savić, ont été bien accueillis par les médias.

Dans tous les autres aspects, cela ressemblait à une visite de tout autre haut dignitaire étranger. Bien que les autorités et les médias serbes aient tenté de faire de la visite de Macron un contrepoids à la visite de Poutine au début de l’année, le battage médiatique n’était pas aussi important, car Macron n’est tout simplement pas populaire parmi les citoyens serbes.

L’incident peu diplomatique au cours duquel Macron a ouvertement appelé la Serbie et le Kosovo « deux États européens » – ce que même les diplomates américains évitent généralement lorsqu’ils s’expriment en Serbie en public – a été délibérément ignoré des médias contrôlés par l’État (donc, la grande majorité d’entre eux). Mais ce n’est, évidemment, pas passé inaperçu au vu des réactions de la frange patriotique du peuple Serbe.

Cette visite aura-t-elle éliminé la faille diplomatique du 11 Novembre ?

Comme je l’ai déjà dit, les autorités serbes n’ont même pas évoqué l’incident à l’époque, mais le grand public l’a perçu comme un élément majeur qui ne sera pas facilement oublié. Au cours de son discours à Belgrade, Macron a tenu des propos élogieux à l’égard de la Serbie et de ses victimes pendant la Grande Guerre, mais tout le monde s’est souvenu qu’il ne l’avait pas mentionnée une seule fois dans son discours du centenaire du 11 Novembre. Cela a donc résonné comme une flatterie malhonnête et vide. Heureusement pour les relations franco-serbes, le public serbe accordait une grande attention aux publications des médias français – notamment Le Figaro et Le Monde diplomatique – qui couvraient à la fois l’incident du 11 Novembre et la commémoration des bombardements de l’OTAN sur la Serbie et la situation actuelle au Kosovo, avec beaucoup de sympathie et de compréhension pour la partie serbe.

C’est grâce au travail d’une poignée de vos journalistes ainsi que le très populaire humanitaire français Arnauld Guillon (fondateur de Solidarité Kosovo, NDLR) que la Serbie considère la France comme un pays à part et plus amical que la plupart des autres grandes puissances occidentales.

Pour Macron, « la Serbie est destinée à entrer dans l’Union européenne mais ni Bruxelles ni Belgrade ne sont prêts à cela ». Qu’en pensez-vous ?

La Serbie a une élite politique extrêmement pro-Union européenne et une population majoritairement eurosceptique. Aussi, pour que le paradigme politique selon lequel l’entrée de la Serbie dans l’Union européenne est inéluctable, il est nécessaire de « réchauffer » en permanence l’idée de « l’appartenance de la Serbie » à l’Union européenne. En ce sens, l’élite serbe, et le président Vučić lui-même, nourrissent de grands espoirs en Emmanuel Macron avec son attitude pro-européenne, maintenant que l’avocate de l’intégration des Balkans dans l’Union européenne – Angela Merkel – se retire. En ce qui concerne les fonctionnaires étrangers, l’intégration dans l’Union européenne est toujours mentionnée uniquement dans le contexte du prochain obstacle que doit surmonter un pays candidat. La visite de Macron n’était pas différente : l’intégration à l’Union européenne était surtout, pour lui, l’introduction d’une sortie de crise entre Belgrade et Pristina.

Ce souhait intervient, cependant, au mépris de six années de négociations aux cours desquelles Belgrade a proposé beaucoup de compromissions alors que, côté kosovar, aucun engagement pris n’a été tenu.

Concernant l’entrée de la Serbie dans l’Union européenne, il faut bien comprendre que cette dernière n’a rien à offrir. On peine à voir les avantages que pourrait tirer Belgrade d’une intégration dans l’Union européenne alors même que la plupart des États membres ne souhaitent pas accueillir d’autres membres.

C’est pourquoi le programme de l’Union européenne devient de plus en plus obsolète auprès du public serbe, malgré tous les efforts des uns et des autres.

propos recueillis par Marc Eynaud

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