Editoriaux - Histoire - 15 août 2019

Napoléon n’est pas mort à Sainte-Hélène…

En ce 15 août 2019, nous fêtons le 250e anniversaire de la naissance de Napoléon Bonaparte. L’occasion de nous souvenir, en abyme, de ce que fut le 200e anniversaire ! 1969 : le général de Gaulle avait démissionné le 28 avril et était rentré à Colombey. Georges Pompidou lui avait succédé. Était-ce le départ du grand homme qui conduisit le pays à se souvenir en grande pompe de l’Empereur ? « Jusqu’à l’indigestion », pour reprendre un titre de L’Express de juin dernier ?

Il est vrai que Napoléon fut mis à toutes les sauces en cette année 1969 : commémorations officielles, émissions télévisées, notamment la série en vingt épisodes Napoléon tel qu’en lui-même, produite par l’Office de radiodiffusion-télévision française, livres – on pense au Napoléon d’André Castelot, sorti en 1968, qui eut droit à son « édition du Bicentenaire » -, timbres et produits dérivés, comme on dit aujourd’hui. Dans les émissions de variété, le Corse Tino Rossi, qui ressemblait plus à Napoléon aux Tuileries qu’à Bonaparte à Arcole, chantait, en smoking, « l’enfant prodigue de la Gloire, Napoléon… ». On découvrait aussi le prince Napoléon (1914-1997), cet homme de grandes taille et prestance, chef de la maison impériale et descendant de Jérôme, frère de Napoléon. Bref, une année Napoléon.

Indigestion ? Peut-être pour les beaux esprits de l’époque et d’aujourd’hui, mais l’auteur de ces lignes, qui avait dix ans alors, n’a pas ce souvenir. À l’école de la République où il allait, on évoquait aussi Napoléon. Dans la cour de récré de cette école de garçons, des gamins jouaient à la guerre en se prenant pour Murat, Davout ou Ney. Quelle terrible époque ! C’est, de mémoire, à la Noël 1969 que sa marraine lui offrit un magnifique Napoléon raconté à tous les enfants. Il le possède encore. Sur la couverture, un Napoléon dans son uniforme vert de colonel des chasseurs à cheval de la Garde, monté sur son cheval blanc, entouré de ses maréchaux, assiste au défilé, en contrebas dans la plaine, de ses grenadiers, son armée, sa Grande Armée. Comment a-t-on pu offrir un tel livre à un enfant de dix ans ! Et le livre racontait tout : la naissance dans la cité d’Ajaccio, les batailles de boules de neige dans la cour de l’école militaire de Brienne, Arcole, le Sacre. Ah oui, le Sacre : une double page, carrément, inspirée du tableau de David, évidemment. Austerlitz, le roi de Rome que Napoléon présente, le jour du baptême, à bout de bras au peuple de Paris. Mais aussi l’assassinat du duc d’Enghien, Waterloo, Sainte-Hélène… J’ai la curiosité malsaine de me demander si un gamin de dix ans d’aujourd’hui, allant à cette fameuse école de la République, connaît tout cela… Les années passèrent et, le moment venu, comme on inculquait encore en ces temps lointains l’esprit critique, celui qui n’était plus un gamin comprit aussi que Napoléon épuisa la France, qu’il aurait pu dire, comme l’aurait soupiré Louis XIV sur son lit de mort, « J’ai trop aimé la guerre » et… que les rois n’avaient pas été si mal que ça.

Il n’empêche que la France de 1969 commémora dignement cette naissance de l’empereur des Français. Le 15 août, Georges Pompidou, entouré de ministres, accompagné du prince Napoléon, présida à Ajaccio les cérémonies commémoratives : défilé militaire, patrouille de France, visite de la casa Buonaparte… Citons un extrait du discours de Pompidou à l’hôtel de ville : « Un homme de ce génie, de cette taille, vient anoblir par sa naissance et par son action toute une ville, toute une île, toute une race et toute une nation… » Dites ça aujourd’hui. Et messe du 15 août où l’on voit un Georges Pompidou agenouillé. Faites ça aujourd’hui.

En 2019, c’est donc service minimum. Il est vrai qu’en 2005, pour le bicentenaire d’Austerlitz, grâce à Chirac, la France avait rasé les murs. On est donc dans la continuité. Napoléon ne serait pas mort en 1821 à Sainte-Hélène mais entre 1969 et 2019, quelque part en France, dans une localité qui s’appelle Repentance.

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