En ces temps de survoltage des esprits, le rétablissement de l’ en , en 1802, par Napoléon est généralement considéré comme une tâche infamante sur son image. Gardant raison, il importe de juger l’affaire autrement que par l’anathème sommaire.

Affirmons d’emblée que, dans cette dramatique circonstance, le Premier consul fut victime d’une fatale conjoncture politique, à moins que ce ne fût d’un cadeau empoisonné de la perfide Albion. En bref, il n’eut pas d’autre alternative que le choix entre la peste et le choléra. Développons succinctement.

Au traité d’Amiens de 1802, l’Angleterre rendit à la France l’île de la Martinique qu’elle lui avait ravie avant l’abolition de l’esclavage en France par la Constituante. Comme dans toutes les autres îles des Caraïbes sous domination anglaise, l’esclavage n’y avait pas été aboli comme à la Guadeloupe voisine. Au retour au bercail de la Martinique, le premier réflexe de Napoléon, héritier des Lumières (n’en déplaise aux esprits chagrins), fut d’y procéder pour la mettre à égalité avec la Guadeloupe. Mais son gouvernement et les influents services de la Marine et des Colonies le mirent instamment en garde contre cette mesure qui plongerait immanquablement la Martinique dans la même crise socio-économique qui avait ensanglanté la Guadeloupe lors de l’abolition, dix ans auparavant. En effet, l’accroissement brutal du coût de la main-d’œuvre y avait alors rendu prohibitifs à l’exportation les prix des produits tropicaux de l’île. La faillite avait frappé la plupart des exploitations agricoles de Guadeloupe, ne pouvant plus soutenir la concurrence avec les îles esclavagistes anglaises voisines. La misère générale engendrée par le chômage avait provoqué de très violents troubles sociaux, nécessitant la brutale répression militaire du général Richepanse. La Guadeloupe avait mis longtemps à s’en relever. Il n’était donc pas souhaitable de renouveler cette douloureuse expérience.

Napoléon se trouva ainsi confronté à un terrible dilemme. Il pensa d’abord s’en tirer par le maintien du statu quo en Martinique, à titre provisoire. Le gouvernement et le Conseil d’État lui opposèrent que la sacro-sainte égalité républicaine ne pouvait tolérer, même provisoirement, des statuts différents dans des territoires français, de surcroît voisins. Napoléon dut alors forcer sa conscience et se résoudre à choisir le moindre mal. Il se résigna à rétablir l’esclavage en Guadeloupe, mais en accompagnant cependant sa décision de mesures d’amélioration de la condition d’esclave, en attendant l’heure de son abolition en même temps qu’à la Martinique. En définitive, Napoléon fut paradoxalement contraint de rétablir l’esclavage en Guadeloupe parce qu’il ne put l’abolir en Martinique.

Mais élargissons la réflexion. Pourquoi jeter l’opprobre sur le seul Napoléon ? Sa décision reçut l’aval de tous les représentants politiques qui votèrent sans état d’âme la loi du rétablissement. Et cette mesure fut ensuite maintenue par tous les gouvernements qui suivirent jusqu’en 1848, année de l’abolition définitive. Et pourquoi ne pas incriminer aussi tous les autres souverains européens tolérant officiellement l’esclavage qui sévissait en même sous la forme guère atténuée du statut de servage de la paysannerie ? Napoléon, au moins, le supprimera en Pologne en 1807, ainsi que la traite des Noirs durant les Cent-Jours, façon d’abolir l’esclavage à terme par extinction. En ne tenant aucun compte de cette mesure, la seconde Restauration elle-même ne dérogea pas à l’esclavagisme. Mais la plupart des historiens font mine d’ignorer ces réalités. C’est l’éternel dilemme entre la paille et la poutre.

Et n’oublions pas que, dans une circonstance analogue, l’anti-esclavagiste président des États-Unis Jefferson se garda d’appliquer la loi d’abolition de l’esclavage pour, justement, ne pas ruiner l’économie américaine. Business is business! Et l’esclavage s’est ainsi maintenu encore longtemps partout ailleurs aux Amériques…

Voilà à quelle aune doit être jugé le déplorable rétablissement de l’esclavage en Guadeloupe en 1802 !

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