Accueil Editoriaux Mort d’Hervé Bourges : un tiers-mondiste, deux tiers mondain !
Editoriaux - Médias - People - 24 février 2020

Mort d’Hervé Bourges : un tiers-mondiste, deux tiers mondain !

Dieu que la nature humaine est complexe et faite de nuances ; la preuve par , décédé ce 23 février 2020. Juger le défunt d’hier au prisme d’aujourd’hui n’aurait évidemment aucun sens. En effet, l’ancien patron de RFI (de 1981 à 1983), de TF1 (de 1983 à 1987), de France 2 et France 3 (de 1990 à 1992) fut avant tout l’homme d’une époque qui n’est plus la nôtre.

Celle où le catholicisme de gauche pesait encore d’un poids étouffant dans l’immédiat après-guerre, par exemple. Frais émoulu et sorti premier de l’école de journalisme de Lille, en 1956, il préfère aller exercer ses talents à Témoignage chrétien, hebdomadaire des gauchistes catholiques plus haut évoqués que d’entrer au Figaro, organe de ce qu’Alain Minc ne surnommait pas encore « cercle de la raison » et de « bonne gouvernance ».

Deux ans plus tard, il est appelé sous les drapeaux, alors que ce qui ne s’appelle pas encore la « guerre » d’Algérie commence à poindre. L’occasion, pour lui, de se lier avec les dirigeants du FLN et d’épouser la cause indépendantiste. Ce lundi matin, Mathieu Gallet, ancien patron de l’INA et de Radio France, tweete ceci : « Hervé Bourges, c’était l’Algérie, c’était l’Afrique, c’était la francophonie, c’était l’audiovisuel public, c’était tout l’audiovisuel. C’était une conscience. J’aimais son regard sur le monde et sur les hommes. Exigeant et juste. » Certes. Mais dans cet éloge funèbre, un mot manque : la France. Et cette « conscience » ne serait-elle pas aussi un peu « mauvaise » ?

En effet, dès 1962, Hervé Bourges devient le conseiller particulier d’Ahmed Ben Bella, tout jeune président d’une Algérie fraîchement indépendante. Il fait alors partie de ces Français qui, par une sorte de colonialisme aussi patelin que tortueux, estiment que sans les conseils avisés de l’ancienne autorité de tutelle, les Algériens ne sont que bons à rien. Mais, par une de ces facéties que la marche du monde a le don de nous réserver, Hervé Bourges est très virilement interrogé par les services de Houari Boumédiène, en 1965, lorsque ce dernier débarque son prédécesseur tenu pour incompétent ; ce qui, alors, n’est pas que vue de l’esprit.

Il faut alors toute l’énergie du jeune Jacques Chirac, alors conseiller du Premier ministre Georges Pompidou, pour l’arracher à une autre forme de torture en Algérie dans laquelle le général Massu n’était pour rien. Accusé par le FLN d’être à la solde de Paris et tenu pour traître par les tenants de l’Algérie française, Hervé Bourges prétend, en guise de défense : « Je n’étais ni l’un ni l’autre. J’étais simplement quelqu’un qui essayait de rendre service à l’Algérie et de donner de la France une image qui soit convenable. » Dans ces deux cas de figure, l’échec fut patent et l’autoportrait un peu biaisé, sachant que dès 1962, Hervé Bourges prend la nationalité algérienne ; ce qui marquait déjà sa préférence.

Ce qui ne l’empêche nullement de garder celle d’origine, laquelle lui permet de faire la brillante carrière qu’on sait, que ce soit dans l’audiovisuel ou en tant qu’ambassadeur français à l’UNESCO. « Un tiers-mondiste, deux tiers mondain » est alors le bon mot qui le poursuit dans toutes les rédactions parisiennes.

Hormis son patriotisme à géométrie variable, demeurent deux griefs dont il ne saurait être véritablement l’objet : sa passion réelle pour la francophonie et le don qu’il a de produire une télévision française de qualité. Pour le premier, on mettra à son crédit la direction de l’école de journalisme de Yaoundé, au Cameroun, ce qui l’emmène à diriger, en 2001 l’Union internationale de la presse francophone. Il n’est guère besoin d’expliciter le second. Bien sûr, personne n’est obligé de regretter la figure d’Hervé Bourges ; mais quand on voit Cyril Hanouna et Yann Barthès, même le moins honnête des observateurs de la chose télévisuelle ne peut que constater une singulière baisse de niveau.

Hervé Bourges, c’était tout cela la fois. Le pire et le meilleur. Par simple égard à sa mémoire, on préférera célébrer ce qu’il y eut de moins mauvais en une aussi longue carrière.

À lire aussi

Racisme à l’envers : John Wayne, la prochaine statue à déboulonner ?

La furie épuratrice ne reconnaît donc pas plus d’époque que de frontière. …