« Mohamed s’invite dans le top 20 des prénoms en France », tel est le titre choc (ce n’est pas à un vieux canard que l’on apprend à faire le buzz) du Parisien.

Une entrée qui marque les esprits pour le symbole, mais qui n’est pas une surprise en soi, comme le déclare Stéphanie Rapoport, de L’Officiel des prénoms : « En regardant son évolution, il était logique que ce prénom se taille une place de choix dans les plus donnés chez les garçons. »

Une évolution à rapprocher d’une autre courbe, descendante, celle des « Marie » décrite par le sociologue Jérôme Fourquet dans L’Archipel français (Seuil) : « La phase terminale de la chute sera actée par une proportion de Marie inférieure à 1 % au milieu des années 2000, le score résiduel de 0,3 % étant atteint en 2016 en dépit de l’appel lancé en 2011 par le pape Benoît XVI en direction des parents afin qu’ils optent pour un prénom chrétien et non pas pour des prénoms à la mode. » Au début du XXe siècle, il était à 20 %. Régine Desforges en avait même fait un roman : Toutes les filles s’appellent Marie. C’est bien fini.

N’appelez pas cela remplacement, il y a des mots qui brûlent et vous marquent au fer rouge, mais faites preuve de créativité, tournez autour, imaginez des circonlocutions, compulsez le dictionnaire des synonymes : substitution ? Troc ? Échange standard ? Permutation ?

Mais remplacement des prénoms ne veut pas dire nécessairement remplacement des populations. Et inversement. Un prénom n’est pas un nom, une couleur de peau, une origine : on pourrait assister à un changement de population, mais à une permanence des prénoms. Ils ne s’imposent pas aux parents, ceux-ci en décident à leur guise. Par le prénom, ils fabriquent à l’enfant une identité fantasmée qui vient infléchir ou compléter l’identité héritée. On peut vouloir un prénom-qui-fait-chic, ou que portait une personne charismatique que l’on a admirée. En général, les parents, étant bien intentionnés, jugent à tort ou à raison que ce prénom va « servir » leur enfant, l’enrichir et non lui nuire. On peut donc en conclure que le prénom Mohamed n’est pas perçu par les parents comme un inconvénient potentiel pour faire sa vie en France – ils n’anticipent pas, quoi que les associations antiracistes puissent en dire, une discrimination, sinon ils essaieraient d’en préserver leurs enfants par un autre choix – et que demeure la volonté de garder leur progéniture solidement ancrée et de façon visible dans leur culture d’origine. Dans leur imaginaire, le prénom français typique ne fait donc, semble-t-il, pas chic ni charismatique.

De son côté, la descendance des innombrables Marie de jadis a changé d’état d’esprit. Elle ne veut plus inscrire son bébé dans une lignée (exit le « prénom de famille »), encore moins le placer sous la protection d’un saint.

Dans les vestiaires de maternelles, au-dessus des patères, fleurissent d’improbables associations de phonèmes. On veut trouver un prénom incomparable, extraordinaire, et disruptif, pour un enfant qui ne le sera pas moins.

Le prénom prend d’ailleurs une place croissante, il écrase le nom de famille, la filiation (famille recomposée oblige) étant devenue floue, brouillée, voire secondaire : la mère ne porte plus le nom du père, les enfants, ceux de l’un ou l’autre des parents.

L’humoriste suisse Nathanël Rochat – le phénomène dépassant nos frontières – en a même fait un sketch, raillant ces bobos qui veulent des « des prénoms inédits pour signifier que leur enfant est unique ». Il y a le prénom-valise : « Améliane, par exemple… comme si les parents n’avaient pas pu se décider entre Amélie et Éliane ! », ou encore la consonne pivotante : « Noémie devient Noélie. »

Si fantastique et imaginatif que soit le prénom, il n’en finira pas moins comme les autres terriblement datés : gageons que Noélie et Améliane seront les Lucette de 2060… quand Lucette cartonnera à nouveau peut-être ? Et Marie aussi ! On a encore le droit de rêver, non ?

4 septembre 2019

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