Editoriaux - Justice - Livres - 29 avril 2019

Livre : Le Journal de Frank Berton, d’Elsa Vigoureux

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Elsa Vigoureux a écrit un récit : Le Journal de Frank Berton.

Durant trois ans, elle a suivi l’homme, le fils, le père, l’époux, l’ami, le grand avocat et le patron d’un cabinet.

Une personnalité multiple. Formidable, exemplaire, hors normes, déchirante, déchirée. Trouvant dans l’agitation parfaitement ordonnée de sa vie professionnelle un remède à son mal de vivre, à sa difficulté d’être.

Une mère qu’il adore et dont il s’occupe avec soin et tendresse puis qui meurt.

Un père qui a abandonné ses enfants et qu’il retrouve vite le temps d’une visite et d’une totale incompréhension.

Le vin, la bière, comme un oubli, une fuite, puis la sobriété, le jus de tomate.

Il se drogue, mais à la Justice, d’abord à la Justice criminelle. Rien de ce qui se rapporte à la cour d’assises ne lui est étranger.

La solitude de l’avocat, rempart, bouclier, justicier, porte-voix, pour défendre, soutenir, protéger, consoler, faire acquitter, dénoncer, se multiplier, perdre, gagner, s’illusionner, espérer et renaître après chaque audience…

Elsa Vigoureux ne l’a pas lâché de l’œil, de l’esprit, du cœur, allant jusqu’à l’admiration, tombant parfois dans l’agacement, le plus souvent stupéfaite par cette incroyable énergie, ce mouvement perpétuel, ces montagnes russes de la mélancolie et de l’exaltation qui laissaient toujours indemne et préservé l’enclos royal et tragique de la cour d’assises.

Ce livre judiciaire est une révolution. Ni essai ni souvenirs, un objet non identifiable.

Une indigestion, une saturation d’affaires de toutes sortes. Les plus célèbres et médiatisées ne sont pas celles que je préfère et je continue à rester dubitatif face à celle qui a propulsé véritablement Frank Berton dans une éclatante lumière : celle de Florence Cassez.

Frank Berton, toujours et partout, sombre, heureux, dépressif puis fulgurant, chaleureux mais roide aussi, avec ses nuits courtes, ses réveils pénibles, son extrême ponctualité, son élégance vestimentaire et sa décontraction dans sa maison de campagne quand il pêche et rassemble sa tribu, sa passion du foot et ses élans de colère, son indignation et ses admirations naïves pour certaines personnalités, sa joie de se sentir légitimé, adoubé et reconnu par des célébrités mais, en même temps, sa modestie infinie et son refus de l’omniprésence médiatique.

Il est suivi durant trois ans mais il n’a jamais précédé dans le registre du narcissisme. Un humble qui sait d’où il vient et ce qu’il vaut aujourd’hui.

Hier Dupond-Moretti du pauvre, aujourd’hui du riche ?

Ce n’est pas que Frank Berton – qui est un ami, que j’ai peu croisé, avec lequel j’ai déjeuné une fois et eu une seule confrontation aux assises de Paris – m’enthousiasme par toutes ses réactions, ses propos et, plus globalement, sa philosophie pénale. Il est incurablement avocat et il ne se guérit jamais de cette maladie d’une vision hémiplégique de l’univers judiciaire.

Je me rappelle sa parole âpre, simple, au plus près, au plus juste selon lui. Une brutalité jamais affectée parce qu’elle fait partie de lui. Une proximité évidente, incontestable avec le peuple des jurés.

Seuls comptent pour lui les accusés ou, rarement, les parties civiles, ceux et celles dont il tient le sort entre ses mains et qu’il espère, pour les premiers, c’est son obsession, réintégrer dans la communauté humaine.

À l’entendre, on dirait qu’il n’y a pas de véritables victimes, qu’il n’y a qu’une justice « qui broie » alors qu’elle restaure, pacifie, console et répare. Mais cette dernière est de l’autre côté de la frontière du barreau et, pour Frank Berton, donc, elle ne mérite pas qu’il s’y attache.

Je n’ai jamais pu me déprendre, à chaque page de ce livre si singulier, unique dans la littérature – car c’en est, à considérer le talent qu’a Elsa Vigoureux pour décrire, raconter, plonger dans les âmes et nous montrer Frank Berton en action et en mélancolie, en intensité et en détresse ! – judiciaire, de la sensation d’un charme sombre, d’une existence comme la nôtre mais aussi radicalement étrangère, pour les songes, les préoccupations et les désirs, à notre quotidienneté.

J’ai accompagné Frank Berton et, si l’avocat prend naturellement une place démesurée dans sa vie, j’ai, avec une infinie curiosité jamais impudique puisqu’on nous offrait tout dans la transparence, appris et perçu les coulisses intimes, le monde intérieur, les dérèglements créatifs et l’atypisme d’un être qui frôle les gouffres – les siens parfois et toujours ceux des autres.

On referme ce livre, on est gorgé, on n’en peut plus. Ces trois ans ont passé comme un rêve, un cauchemar, une époustouflante démonstration d’existence. C’est cela, que je retiens. Il n’est pas donné à tout le monde d’être.

Frank Berton, lui, le réussit à chaque seconde et ce Journal extraordinaire en est l’éclatante illustration, la preuve irréfutable.

Extrait de : Justice au Singulier

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