Culture - Economie - Editoriaux - Livres - Politique - 5 octobre 2018

Livre : La Religion du Capital, par Paul Lafargue

Cliquez pour acheter

Texte autant méconnu que finalement oublié que cette Religion du Capital, bienheureusement exhumé par Jean-Claude Michéa (qui l’adorne d’une préface) et les Éditions Climats, éditeur institutionnel de celui-là. “À y regarder de plus près, cependant, observe Michéa, un tel “oubli” (il serait, d’ailleurs, plus juste de parler de refoulement) a quelque chose d’étrange. Loin de concerner, en effet, le seul Lafargue, il s’étend en réalité – depuis, maintenant, près d’un siècle – à la quasi-totalité du mouvement ouvrier français d’inspiration marxiste tel qu’il existait avant l’affaire Dreyfus. Autrement dit, juste avant que ce mouvement n’amorce sa lente et progressive dissolution dans ce que Rosa Luxemburg appelait la “bouillie républicaine de l’union des gauches” et qui définissait, selon elle, la “grande pensée de Jaurès”.”

À la lumière de tels propos, on comprend mieux les raisons qui ont conduit le philosophe montpelliérain à s’intéresser de très près à la redécouverte du « trésor perdu du socialisme » via, en l’occurrence, Paul Lafargue, fondateur, avec Jules Guesde, en 1880, du Parti ouvrier français, troisième gendre de Karl Marx, écrivain authentiquement socialiste (et auteur du célèbre Droit à la paresse, aussi incompris que vite lu), c’est-à-dire faisant partie de cette mouvance originelle qui ne s’était pas encore compromise avec la gauche progressiste, républicaine et dreyfusarde.
La Religion du Capital se présente comme une fable pamphlétaire étonnamment actuelle, en dépit de l’objurgation foucaldienne selon laquelle “tout ce que la tradition socialiste a produit dans l’Histoire est à condamner” et qui paraît tenir lieu, aujourd’hui, d’enterrement de première classe du vrai socialisme français. À l’heure du consumérisme de masse qui s’analyse comme l’attachement addictif du consommateur-citoyen à la marchandise, de quelque nature qu’elle soit (et, surtout, de quelque origine qu’elle provienne), faisant de lui un véritable fétichiste (frénésie paraphilique qui, vue de l’époque de Lafargue, et en forçant à dessein l’anachronisme des perceptions, l’inscrirait immédiatement à l’inventaire contemporain des maladies et troubles mentaux), la religion du Capital a manifestement supplanté celle des principaux monothéismes (l’islam, même le plus rigoriste, n’y échappant guère, quoi qu’on en dise).

En 1886, soucieux “de rechercher ensemble les moyens les plus efficaces d’arrêter le dangereux envahissement des idées socialistes”, les “classes possédantes d’Europe et d’Amérique” décident de se réunir en congrès à Londres. Après avoir constaté que l’ancienne religion catholique mise à bas par les révolutionnaires de 1789 et leurs héritiers libres-penseurs ne remplissait plus son office qui était de faire “supporter les misères terrestres en rêvant de jouissances célestes”, les congressistes (Lord Salisbury, Chamberlain, le prince de Bismarck, Krupp, Rothschild, Clemenceau, Ferry, Paul Bert, etc.) en viennent à l’unique conclusion que “la seule religion qui puisse répondre aux nécessités du moment est la religion du Capital”.

D’une ironie grinçante, ce court libelle est un réquisitoire en règle contre ce Capital qui arraisonne jusqu’aux tréfonds de l’âme humaine, déshumanise, transhumanise, post-humanise, donc réifie jusqu’à devenir soi-même, en toute conscience, cette marchandise que l’on croit acheter ou vendre tandis qu’entre l’homme et l’objet s’établit davantage un rapport absolu de fongibilité entre valeurs d’échanges. C’est ainsi que Pierre Bergé pouvait déclarer, avec toute la candeur glaçante du dévot capitaliste, que “louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence ?” (17 décembre 2012).

À lire aussi

Le 20 mai, Macr(é)on laissera-t-il mourir Vincent Lambert ?

Le geste de Mme Lambert fait douloureusement écho au cri d’Antigone s’élevant contre le ty…