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2021 n’est pas simplement le bicentenaire de la de Napoléon ou le cent cinquantième anniversaire de la Commune mais aussi, sur le plan littéraire, celui de Proust, né le 10 juillet 1871. D’où de nombreuses parutions venant alimenter une bibliographie considérable. Sans compter que celui qui est peut-être notre Napoléon, pour la littérature du XXe siècle, aura droit, l’an prochain, à un bis puisqu’on fêtera sa mort, survenue en 1922, à l’âge de 51 ans. Parmi les nombreuses parutions, un petit livre de l’historien israélien Saul Friedländer, au titre français bateau mais efficace, moins subtil et fidèle au contenu, toutefois, que le titre anglais Proustian uncertainties.

En effet, le propos de l’auteur, grand historien de la Shoah et nullement « proustologue » patenté (mais c’est ce qui fait l’intérêt de l’approche), consiste à traquer les écarts, dans La Recherche, entre l’ de l’écrivain Marcel Proust et celle du Narrateur, héros du roman. Rien que du déjà-vu et du déjà-fait, et parfois depuis longtemps, me direz-vous, par la critique proustienne, et notamment par les deux grands biographes de Proust : Georges Painter, dans les années 60, et Jean-Yves Tadié, plus près de nous. Il est vrai que le premier chapitre, consacré à la mère, n’apporte pas d’élément vraiment nouveau. Le second, « Être ou ne pas être juif », qui reprend la question souvent débattue de la judéité de Proust, de celle de sa mère, de la signification des personnages juifs du roman (Swann et Bloch) et de l’antisémitisme des personnages, propose une interprétation intéressante de certaines remarques antisémites du Narrateur (Bloch comparé à une « hyène ») : « La rancoœur du Narrateur envers les juifs n’était ni idéologique ni politique : elle était sociale. Il ne peut supporter de voir les juifs issus d’une classe sociale inférieure à la sienne gravir furieusement les échelons jusqu’à une position qu’il pensait avoir lui-même atteinte » (p. 58).

L’historien aborde la question de l’homosexualité, dans le chapitre 3, sous le même angle (comme l’y incite Proust lui-même dans un passage cité) : comment cet auteur, juif et homosexuel, a-t-il créé un Narrateur prénommé Marcel, qu’il n’a voulu ni juif ni homosexuel, et dont certaines analyses sont très dures sur les juifs et les homosexuels ? Friedländer avance une interprétation qu’il reconnaît lui-même « fragile » : « Le Narrateur aurait tenté de flatter son public le plus conservateur en lui servant le fiel qu’il attendait » (p. 74). La description « homophobe » du baron de Charlus, « ajoutée dans le dernier volume du roman », serait due au d’après 1918 qui aurait incité Proust « à écrire dans le sens de son lectorat potentiel ». On peut préférer d’autres raisons, plus profondes.

Ce petit livre honnête et modeste en forme d’enquête est une bonne introduction à certaines problématiques déjà bien défrichées de l’œuvre de Proust. Les compétences de l’historien en matière de décryptage des discours, de spécialiste des questions d’identité et de mémoire, ses questionnements historiques (les rapports de Proust avec les Daudet, par exemple) et psycho-exégétiques (qu’a-t-il voulu masquer, refouler, etc.) feront réfléchir. Mais le plus intéressant demeure peut-être les limites ou les grilles de lectures de l’historien lui-même, parfois anachroniques, ce qu’il avoue : « On pourra m’opposer que je développe ici une analyse très “après-guerre” (post-Seconde Guerre mondiale, j’entends). » Et, plus encore, son histoire personnelle, sur laquelle il revient à la fin pour expliquer l’origine du livre : fils de juifs pragois arrivés en France en 1939, caché dans des institutions catholiques de l’Allier, il revient sur le jour de septembre 1942 où, à 10 ans, il voit ses parents pour la dernière fois avant qu’ils ne soient raflés.

Aborder l’œuvre de Proust par la porte de l’identité et y pénétrer avec les outils et les questionnements de l’historien reste bien une entreprise pertinente et féconde. Mais Saul Friedländer laisse dans l’ombre quatre aspects pourtant fondamentaux pour comprendre Proust, son narrateur et le sens de l’œuvre : l’identité française (lire et relire le premier et le dernier tome), la question religieuse – et singulièrement catholique – qu’il expédie bien trop rapidement, l’influence de la Première Guerre mondiale sur l’architecture générale du roman et son sens et, enfin, la figure de Saint-loup comme double sublimé de l’auteur-narrateur. Dès lors, on complétera cette lecture par celle des ouvrages de Luc Fraisse et de Philippe Berthier sur Saint-Loup. Et par quelques vagabondages dans le Dictionnaire Marcel Proust. L’auteur en convient lui-même à la fin : la recherche sur La Recherche est loin d’être close.

30 mai 2021

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