Editoriaux - Politique - 26 octobre 2018

Les Français se sont-ils vraiment “droitisés” ?

La droite a assimilé la thèse “dextrogyre” du politologue Guillaume Bernard. Cette doctrine déclare que, de la Révolution française à la chute du mur de Berlin, le monde politique occidental a connu un mouvement sinistrogyre, du fait que les idéologies émanaient de la gauche du spectre politique, mais que, depuis l’effondrement du communisme, les idéologies naissent désormais de sa droite, provoquant ainsi un mouvement dextrogyre, identitaire et conservateur.

Dans la foulée du succès de cette thèse, le politologue François Billot de Lochner a écrit un petit essai intitulé Échapper à la mort de la France – 2017 : les mesures de la dernière chance, ébauchant un projet politiquement identitaire, économiquement libéral 1 et “sociétalement” conservateur. Puis, il a confié à l’institut de sondage IFOP le soin d’organiser une vaste enquête auprès des Français, afin de vérifier leur adhésion aux mesures proposées dans ce programme… et censées, selon la thèse “dextrogyre”, correspondre à leurs aspirations profondes.

Or, les résultats de cette étude, intitulée “Les Français et les propositions du manifeste de la dernière chance”, dévoilent un important décalage entre les dogmes ou présupposés de la droite, tels qu’ils ressortaient notamment de la proposition de programme de M. Billot de Lochner, et les attentes des Français, ce qui, pour une large partie, bat en brèche la pertinence de la thèse “dextrogyre”.

D’une part, si les Français sont très à droite sur l’identité (88 % sont pour la poursuite pénale systématique des promoteurs de la charia et 76 % sont pour la révision des accords de Schengen afin de juguler l’immigration), ils se révèlent cependant économiquement centristes (seuls 49 % sont pour la réduction des fonctionnaires et 44 % pour le retour aux 39 heures) et surtout – et c’est un point essentiel à prendre en compte – “sociétalement” très à gauche, puisque 80 % sont contre l’interdiction de l’euthanasie, 75 % contre la limitation de l’avortement et 63 % contre l’abrogation de la loi Taubira.

Par conséquent, l’hypothèse dextrogyre, qui proclame la cohérence idéologique entre la sauvegarde de l’identité et le conservatisme sociétal, est théoriquement stimulante mais semble inopérante dans la réalité. Pour le dire de façon plus triviale, tout parti de droite qui fera campagne pour le conservatisme des mœurs semble promis à essuyer un net refus de la part des Français. Les deux seuls importants leviers d’action que pourrait actionner ce parti conservateur sont l’interdiction de la pornographie (souhaitée par 72 % des Français) et le rétablissement de l’universalité des allocations familiales.

D’autre part, l’étude de l’IFOP nous surprend en dévoilant une faible variation d’opinions entre les électeurs de Macron, de Fillon et de Le Pen. Cela met à mal la fracture, théorisée par le géographe Christophe Guilluy dans ses analyses sur la “France périphérique” largement sollicitées par la droite, entre les électeurs urbains mondialisés et les ruraux patriotes. De fait, la présidentielle a dévoilé des scores de deuxième tour importants pour Macron jusque sur les terres de Le Pen (comme à Béziers, où il totalisa 37 % des scrutins), et montré que 40 % des 18-35 ans avaient voté FN, qu’ils soient citadins ou non.

En réalité, la séparation n’est pas tant socio-économique qu’ethno-culturelle : les votes du premier tour dévoilent un écart significatif entre le bloc des gauches, bénéficiant principalement du vote allogène, et le bloc “droito-centriste”, plébiscité par les Français de souche et assimilés. Ainsi, la vision de Donald Trump consistant à mettre les puissances financières et technologiques et l’unilatéralisme géopolitique au service du patriotisme apparaît bien plus séduisante auprès de l’électorat de droite que celle consistant à échauffer le peuple contre les élites mondialisées, à la manière de Steve Bannon ou de Marine Le Pen.

Cette étude doit être prise en compte dans l’élaboration des stratégies électorales de la droite.

Notes:

  1. À la différence de François Billot de Lochner qui est économiquement libéral, Guillaume Bernard est davantage interventionniste.

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