Le gouvernement australien a annoncé mettre un terme au contrat historique de construction de sous-marins militaires signé avec Naval Group. Les officiels australiens affirment qu’il s’agit de considérations techniques mais n’y a-t-il pas une dimension géopolitique sous-jacente à cette décision ?

La dimension technique est indéniable. La France, qui possède elle-même des sous-marins nucléaires d’attaque (SNA), serait mal placée pour dire le contraire. Même si les nouveaux sous-marins à propulsion conventionnelle ont fait des progrès considérables, ces quinze dernières années, grâce à des systèmes anaérobies qui leur permettent de rester beaucoup plus longtemps en plongée, la propulsion nucléaire continue d’être un « graal ». Elle confère aux sous-marins une autonomie et une discrétion sans équivalent, qui sont un game changer pour mener des opérations océaniques. Si l’Australie veut prouver à la qu’elle dispose des capacités de projeter sa sous-marinade loin de ses côtes et d’aller croiser, par exemple, en mer de Chine, la propulsion nucléaire n’est pas un choix absurde, loin de là. Après, ne soyons pas dupes : ces questions techniques ne sauraient masquer une dimension géopolitique bien plus fondamentale. Dans leur « pivot » indo-pacifique et leur plan de containment de la Chine, les États-Unis de Joe Biden veulent ressusciter une logique de blocs qui passe d’abord par le rétablissement de liens extrêmement puissants avec ses plus proches alliés comme l’Australie ou le Royaume-Uni. Réellement inquiète par la montée en puissance chinoise, Canberra a choisi – mais avait-elle de grandes marges de manœuvre ? – d’accepter ce puissant parrainage en sacrifiant la relation privilégiée qu’elle avait bâtie avec Paris (non sans difficulté, d’ailleurs). La vision indo-pacifique de la France n’est pas un décalque de celle des États-Unis. On parle encore, à Paris, de monde multipolaire, et on a raison, car la polarisation est la matrice du bellicisme et ne correspond ni à la réalité (un monde polycentré autour de grands ensembles régionaux d’influence dominés par une ou deux puissances éventuellement divergentes), ni à ce qui doit être la préoccupation d’acteurs internationaux responsables : la stabilisation des zones conflictuelles et la réaffirmation de la souveraineté des États. Donc la fin d’ingérences impérialistes sous couvert de préoccupations humanitaires ou de prosélytisme (state building) démocratique. Ce n’est pas tout à fait la même chose que le duel bipolaire envisagé par Washington et Pékin.

 

Dans la foulée, le Premier ministre britannique Boris Johnson annonce créer l’AUKUS, une alliance trilatérale entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie dont l’objectif premier sera une meilleure coopération en matière d’armement. La France a-t-elle été éjectée du marché australien sous pression des pays anglo-saxons ?

Même le ministre des Affaires étrangères l’a reconnu. Doit-on vraiment s’en étonner ? Ces dernières semaines, les pressions allemandes contre le « contrat du siècle » avaient davantage été médiatisées. En Europe, face aux élans (même s’ils ne sont qu’incantatoires) de Paris appelant à l’autonomie stratégique européenne, l’ travaille désormais clairement au profit de Washington et contre Paris. C’est douloureux à dire, mais c’est l’évidence. Elle y a intérêt. Souhaitons que ce nouveau camouflet, qui traduit en fait le renoncement à la nation comme à la réalité des rapports de force, ait la vertu de nous réveiller enfin pour voir le monde tel qu’il est et repenser enfin nos alliances, ne serait-ce que mentales. Les États-Unis de Biden pensent d’abord aux intérêts américains. L’Allemagne de Merkel ou de son successeur d’abord aux intérêts allemands. Et la France de Macron ?

 

Quelles vont être les conséquences financières pour Naval Group et le gouvernement français, après ce revers ?

Il est trop tôt pour répondre précisément. Il faudrait déjà connaître les termes du contrat : à quelles conditions l’Australie pouvait-elle se retirer ? Il y aura des compensations financières, mais ce sera, bien sûr, un choc financier pour Naval Group. Et l’on ne sait pas jusqu’où : à quel point cette affaire va-t-elle peser sur d’autres marchés à l’export ? Certains clients potentiels comme l’Inde – de nouveaux Scorpène ? voire un projet de SNA ? – sont aussi dans le giron indo-pacifique américain. Du côté de l’État, c’est une gifle politique avant d’être un coût financier. Cela pourrait être l’occasion d’interroger le format de notre propre sous-marinade. Faudrait-il en profiter pour passer de 4 à 5 sous-marins nucléaires lanceurs d’engins ou de 6 à 8 sous-marins nucléaires d’attaque ? Des députés ont récemment posé la question au ministère des Armées… qui a botté en touche. C’est, bien sûr, un sujet qui n’est pas directement lié à l’Australie, mais la question existe bien. Notons, au passage, que si l’Australie se dote de 8 SNA, elle disposera d’une sous-marinade d’attaque supérieure à celle de la France (et du Royaume-Uni).

 

Sur un aspect purement technique, les sous-marins proposés par Naval Group sont-ils inférieurs à ce que pourraient offrir les constructeurs américains et anglais ?

« Inférieur » ou « supérieur » n’est certainement pas le bon vocabulaire. Les sous-marins que nous pensions vendre aux Australiens sont, peu ou prou, une version conventionnelle [non nucléaire, NDLR] de nos sous-marins nucléaires d’attaque de nouvelle génération, les Suffren, qui sont en train d’entrer en service dans la Marine nationale. On ne peut pas faire plus modernes. Ce sont des bijoux de technologie. La principale différence, c’est donc le choix de la propulsion, que nous avons déjà évoqué. Les Australiens devraient se tourner vers le design des Astute, les SNA britanniques, eux aussi très récents. Sont-ils moins bons ou meilleurs que nos Suffren ? Encore une fois, cette question n’a pas beaucoup de sens. Et la plupart des informations essentielles étant classées « secret-défense », je me méfie de ceux qui répondraient à cette question. Il y a, en revanche, la question des armements : les nouveaux sous-marins australiens seront équipés de missiles de croisière américains Tomahawk. Il ne me semble pas que, dans le « contrat du siècle », nous leur ayons proposé de les armer avec notre MdCn (missile de croisière naval) national. Mais la chose aurait été tout à fait possible, puisque nos nouveaux Suffren en seront équipés. Ce n’est donc pas un argument de poids.

18 septembre 2021

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