Editoriaux - Le livre de l'été - 11 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (52)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

Chapitre XXIII

Il était de retour dans le désert. Au loin, le cavalier fantôme conduisait sa caravane. Il ne lui courut pas après, cette fois-ci. Baissant les yeux, il voyait les profondes empreintes laissées dans le sable et il se contentait de les suivre. Autour de lui, le paysage changeait. Le désert laissa sa place à une oasis. Fût-il loin de la route, le fait d’apercevoir ces palmiers provoquait un certain réconfort. Il aperçut une sorte de cabane en ruine, visiblement abandonnée. Il avait soif.
Fadi chemina ainsi, trébuchant sur chaque pierre, la douleur prenait progressivement possession de son corps, sa tête surtout. Grimaçant, il se demandait vaguement où ses pas l’emmenaient.

Devant lui, la caravane se rapprochait. Il mit plusieurs secondes à s’apercevoir qu’elle avait stoppé. En s’approchant d’eux, Fadi craignait qu’ils ne s’évaporent comme cela était déjà arrivé dans ses cauchemars.

Alors qu’il arrivait à leur niveau, il vit une chaîne de montagnes gigantesque, aride et nue qui leur barrait la route. Pourtant, ce n’était pas ce qui monopolisait les regards. S’approchant, il se rendit compte que le cavalier était descendu de cheval et regardait à ses pieds. Fadi eut un frisson d’horreur. Aux pieds des voyageurs et de la montagne, une fosse béante d’où s’échappait des vapeurs de soufre s’étalait jusqu’à l’horizon.

En tendant l’oreille, il put entendre des plaintes et des gémissements émanant de la fissure. Quelle que fût cette chose, le malheur semblait y avoir élu domicile. Lorsqu’il regarda autour de lui, il s’aperçut que le cavalier était seul. Toute sa caravane avait disparu. Tournant vers lui son regard noble, il lui sourit :
– Nous voilà au bout du chemin.
Fadi le regarda. Derrière le sourire, se lisait une vague mélancolie.
– Il n’y a aucun moyen de traverser ? demanda le jeune homme.
Le cavalier haussa les épaules.
– Il fut un temps où les hommes avaient bâti des ponts. Mais d’autres sont venus et les ont brûlés.
– Pourquoi cela ?
– Il aurait fallu leur demander, peut-être les ont-ils simplement laissé pourrir au lieu de les détruire, je ne sais plus très bien, mais qu’importe ? Le constat est inchangé. Il n’y a plus rien.
Fadi hocha la tête.
– Il doit bien avoir un moyen…
– Non. Il n’y en a pas, du moins pour moi.
Le cavalier le fixait d’un air presque envieux.
– Vous êtes jeune, sans doute parviendrez-vous à sauter par-dessus avec un peu de volonté. Moi, je n’en ai plus la force. Sans cheval et sans passerelle, je suis condamné ici. Et puis (il montra du doigt les versants abrupts) comment passer ces montagnes, hormis par une voie souterraine ?
– Descendre là-dedans ?
En demandant cela, Fadi réprima une envie de reculer.
– Ce n’est pas en restant au bord que nous en connaîtrons le fond. Tous mes amis y sont passés bien avant moi, du moins ceux qui ont échappé aux pillards, peut-être sont-ils vivants de l’autre côté.
– Et vous abandonneriez votre terre ?
Fadi embrassa du regard les vastes étendues qu’ils avaient traversées.
– Ma terre ? Le cavalier eut un rire sans joie. Mais elle est morte. Il n’y a plus rien pour moi, ici. Je n’ai plus de raison de m’y attarder. Vous non plus, d’ailleurs.
– Ce n’est peut-être pas irréversible, les oasis pourraient s’étendre, rétorqua le jeune homme.
Le cavalier se rembrunit. De ses yeux hautains, il toisa le paysage.
– Si la mort de la terre avait été due au feu, j’aurais partagé votre avis. Depuis un nid de cendre, tout peut renaître en surface. Mais il faut se rendre à l’évidence, les causes viennent des profondeurs. C’est irrémédiable. Nul ne sait si une renaissance aura lieu et quand elle débutera. Trop tard pour vous et moi, il me semble.
– Il doit bien y avoir une solution. Après tout, c’est vous qui m’avez mené ici !
– Et qui a décidé de me suivre ? Je ne vous ai pas forcé la main. Au vu du panorama, il ne fallait pas être grand clerc pour deviner où ces pas allaient vous mener. Tournez-vous vers celui qui vous a conseillé.
– Il est mort, murmura Fadi. Sans doute parce qu’il n’y a plus d’espoir. Parce que vous devez être le dernier.
– Oh, oui. J’ai attendu suffisamment longtemps, ne croyez-vous pas ? Au fond, l’oubli doit offrir un repos bienheureux. Qui sait, peut-être connaîtrez-vous un sort semblable ?
Le cavalier sans cheval recula puis s’élança, Fadi le vit disparaître dans la fosse sans un cri.
Resté seul, il s’assit. Le ravin était trop profond et la montagne demeurait trop haute. Il se sentait las. Le cavalier avait raison. Il était libre de le suivre ou non. Se traînant jusqu’à l’oasis, il s’étendit à l’ombre de la cabane en ruine. Alors qu’il s’endormait, il aperçut deux silhouettes en haut de la montagne, il lui sembla qu’elles criaient son nom. Malgré la douleur, il parvint à tordre ses lèvres brûlées en un sourire, puis il s’abandonna.

Lorsqu’il se réveilla, Fadi ne vit rien. Puis ses yeux s’habituèrent à l’obscurité et il s’aperçut qu’il était enfermé. Une douleur sourde martelait ses tempes. Portant la main sur son crâne, il grimaça, il était douloureux et semblait recouvert d’une sorte de croûte… Le souterrain, le mur, les moudjahidines, Vassili, Sybille…

La pièce était bercée par une sorte de ronronnement. Il était en vol.
Il n’avait pas de doute quant à sa destination ni ne fondait d’espoir quant à son sort. Bizarrement, cela ne l’effrayait pas, il appréhendait davantage la confrontation avec les siens si elle devait arriver. La perspective d’affronter le désespoir de ses parents et l’incompréhension de Tarek le torturaient davantage. Fouillant dans ses poches, il s’aperçut qu’elles avaient été vidées. Il n’avait plus ses papiers ni la lettre de Jean. Le moment aurait été pourtant bien choisi pour la lire, se disait-il ironiquement. S’asseyant au bord du lit de camp solidement amarré au sol, il essaya de fixer ses pensées sur Sybille, cela fit refluer sa peur et provoqua en lui une sensation douce-amère. Partagé entre le soulagement de l’avoir sauvée et la tristesse de l’avoir perdue. C’était ça, le pire, au bout du compte, ne pas savoir.

Une secousse significative fit trembler l’appareil, de toute évidence ils atterrissaient. Depuis qu’il avait émergé de son état d’inconscience, Fadi se sentait exceptionnellement vide. Comme si la frénésie meurtrière qui l’avait submergé sous le Mur avait pillé son énergie. Apathique et pantelant, il attendait que quelqu’un vienne le chercher. Il n’eut pas à patienter longtemps, un moudjahidine, du moins c’était ce qu’il supposait, ouvrit le sas, son visage était cagoulé. Il le menotta et le conduisit sur le tarmac. Il faisait jour. Le soleil lui faisait mal aux yeux. Fadi distinguait vaguement trois ou quatre soldats autour de lui. On le mena dans un pick-up noir. Encerclé par deux geôliers, il prit place dans le véhicule. Personne ne lui avait adressé la parole, sans doute obéissaient-ils à des consignes strictes et, au fond, il préférait cela. Son cerveau fonctionnait au ralenti et il se doutait qu’il aurait besoin de toutes ses facultés d’ici peu de temps. Autant récupérer au maximum avant l’orage.

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