Editoriaux - Le livre de l'été - 2 septembre 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (43)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Chapitre XX

 

Quelques minutes avant l’aube, trois ombres furtives se mouvaient dans les ruines du ghetto. Elles étaient peu chargées, emportant seulement ce qu’elles ne voulaient pas abandonner à l’ennemi.

Vassili ouvrait la marche, les sens en alerte, il serrait dans la poche de sa veste la crosse d’un revolver. Malgré le danger, il semblait à Fadi que le Russe était tout à la joie de rentrer chez lui. Une centaine de mètres derrière eux, une ombre en soutane noire bénissait le trio. Il avait le cœur léger, car il était de ceux qui avaient délégué à d’autres et surtout à l’Autre le choix de vivre ou de mourir. Fadi et Sybille sentirent sa présence, ils se retournèrent et le saluèrent de la main une dernière fois.

Les adieux furent brefs. Un réveil en pleine nuit pour Vassili et Sybille, la fin d’une veille tourmentée pour Fadi. Un thé et une prière plus tard, ils étaient partis. Aucun au revoir déchirant, ils savaient, le curé le premier, que cet au revoir était un adieu, alors à quoi bon ? Ce n’est qu’une fois passée la porte, et la sécurité aussi illusoire que rassurante du presbytère, qu’un tombereau de mélancolie s’abattit sur eux. Fadi serrait une lettre rangée contre son sein, au moment de partir, le père Louis-Marie l’avait attiré à part.

– Je n’ai pas eu l’occasion de t’en parler, murmura-t-il, car cela devait se faire sans témoin. Peu de temps après notre rencontre, Jean m’avait confié une lettre à ton attention. Il m’avait fait jurer de te la remettre après sa mort. La voici. Il m’a chargé de te dire ceci : Tu ne dois l’ouvrir qu’au moment où ton destin t’apparaîtra. Bonne chance, Fadi.

Le jeune fugitif brûlait de la lire, mais il se serait damné plutôt que de l’ouvrir. Damner. Le mot était bien choisi, se disait-il en son for intérieur. Car aux yeux des siens, c’était exactement ce qu’il achevait d’accomplir. Sa damnation. Autant que l’honneur, la damnation était une notion rendue subjective par le nombre de dieux qui se disputaient cet apanage. Elle était paradoxale car, pour les musulmans, Allah condamnait l’homme à la damnation, pour les chrétiens, c’était l’homme lui-même qui se condamnait par ses choix. Ses choix qui n’étaient que des fruits de sa liberté conférée par Dieu. Alors, en trahissant les siens, se damnait-il ou se sauvait-il ? Cela dépendrait simplement de l’identité de Celui de Là-Haut. Si tant est qu’il ne soit pas qu’une simple projection humaine. Une manière comme une autre de se rassurer en se convainquant qu’il existe au-dessus de cette sordide mêlée humaine un être supérieur qui régisse et demeure en toute chose.

Perdu dans ses pensées, il ne s’était pas aperçu que Sybille s’était approchée de lui et lui avait attrapé la main. Il se tourna vers elle et lui sourit. Elle semblait aller mieux, ce matin. Ses yeux avaient retrouvé cette lueur de combat, fût-elle vacillante. La décision de partir n’y était pas étrangère. Comme l’armée russe derrière elle, ils laissaient un monde en flammes et la mort derrière eux. Mais avec eux l’espoir d’une reconquête passait à l’Est. La flamme de la mémoire avait quitté la Ville pour y revenir en brasier victorieux. C’était cette graine de certitude qu’ils emportaient en eux. Une graine qui germera. Vassili se retourna une fraction de seconde pour s’assurer que les gosses suivaient. Lui aussi était soulagé de partir. Cela faisait un an qu’il n’avait plus revu les siens. Sa femme, si elle l’avait attendu, ses parents, sa famille et son village, les steppes tantôt glacées, tantôt brûlantes. Cette sensation d’espace infini que provoquait la taïga de la Mère Patrie l’appelait irrésistiblement. Quitter l’Ouest pour revenir chez lui, à l’image de son lointain ancêtre qui avait participé à la libération du pays du joug nazi. De son arrière-arrière-arrière-grand-père qui avait combattu en Syrie les prémices du califat, de ses fils et petit-fils qui avaient bataillé pour contenir le fléau islamiste dans les Balkans et à la frontière germano-polonaise. La famille de Vassili avait toujours connu la guerre mais, comme le lui répétait son père : « Aucune goutte de ce sang n’a abreuvé le sol russe, nous sommes de ceux qui volons sur les ailes de la guerre pour la porter loin des nôtres. »

Ainsi avançait Vassili. Pour l’heure, il accéléra légèrement le pas. Ils devaient atteindre le tunnel avant le lever du jour en espérant que son accès était encore ignoré par les moudjahidines. Par ce tunnel, ils pouvaient sortir du ghetto et quitter la Ville sans difficulté particulière. Ce tunnel, qui empruntait à la fois les égouts et les anciennes catacombes, avait été creusé au commencement de la rébellion pour ménager à la fois une porte de sortie mais aussi un couloir sanitaire pour y faire entrer renforts et armes. C’était la voie sacrée des rebelles. Elle menait à une dizaine de kilomètres de l’aéroport Yacine le Vieux, baptisé ainsi en l’honneur du père et prédécesseur de Yacine II. De là, ils pourront prendre l’avion pour Sarajevo. Dernière étape avant le Mur.

Il n’y avait aucune raison pour que cela se passe mal. Si les moudjahidines savaient qu’un officier russe avait participé à la rébellion, ils ne disposaient d’aucune autre information concrète et les faux papiers ne lui avaient jamais fait défaut. Il en était de même pour Sybille, dont le laissez-passer avait été éprouvé à maintes reprises. L’inconnu de l’équation demeurait Fadi. Vraisemblablement, il n’était pas encore grillé, mais Vassili connaissait la redoutable efficacité de la Maddahith et des services de renseignement militaire du Califat. Et puis il était le frère du commandant Saïf. Vassili avait longuement cogité sur cette donnée.

C’est pour cela qu’il voulait courir le risque de le ramener. Son existence était une preuve d’espoir et une justification de son travail auprès de la rébellion. Cela pourrait sans doute permettre de ne pas abandonner le père Louis-Marie et la poignée de rebelles résistant encore. Mieux : distiller un regain de foi à ceux qui commençaient à considérer que l’Occident était perdu pour toujours. Cela, Vassili ne l’accepterait jamais. Ses racines familiales, son identité étaient intrinsèquement liées à la France. Il ne pouvait se résoudre à l’abandonner, persuadé que le véritable combat se jouait là-bas, au cœur du territoire ennemi et non aux frontières. Pour détruire le mal, il fallait attaquer la tête et non ses tentacules. Et la France était l’âme de l’Europe, si elle devait cesser le combat, les autres noyaux de résistance s’en trouveraient considérablement affaiblis. C’est pourquoi il voulait que le jeune homme vive et témoigne.

Ils arrivèrent à l’entrée du tunnel, aucune sentinelle n’était en vue. À première vue, c’était une bouche d’égout comme il y en a des centaines dans la ville. Derrière, à quelques dizaines de mètres, c’était la fin du ghetto, pourtant, le monde libre paraissait encore loin.

Après s’être assurés qu’ils étaient seuls, ils soulevèrent la plaque. Ils durent s’y mettre à deux pour l’arracher à sa jointure rouillée. Un par un, ils descendirent les barreaux incrustés dans le béton. La bouche d’égout s’enfonçait profondément sous terre. Arrivés en bas, Vassili sortit son plan, ils avaient plusieurs heures de marche avant de pouvoir atteindre l’aéroport. Fadi et Sybille en profitèrent pour souffler quelques instants. Ils n’étaient pas aussi rompus que l’officier russe à ce genre d’exercice, ils étaient de plus marqués par la fatigue et la tension accumulées ces derniers jours. Jetant un coup d’œil dans leur direction, Vassili comprit et réduisit légèrement l’allure.

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