Editoriaux - Fiction - 14 août 2019

Le roman inédit de l’été : Derrière le mur, par Marc Eynaud (24)

Cet été, Boulevard Voltaire vous propose une fiction inédite, jamais publiée auparavant. Embarquez avec Fadi, Sybille, Jean et Tarek dans un pays qui n’existe plus.

 

Chapitre IX

 

Quelques jours plus tard, une autre de ces ombres furtives se glissait dans le contre-jour d’un nouveau crépuscule. Elle semblait animée d’une volonté indépendante du jeu des lumières. Souple et agile, elle rasait les murs. Puis, à la faveur d’un rayon plus intense, l’ombre se métamorphosa en silhouette gracile vêtue de vêtements trop amples.

Il lui fallait hâter le pas, la route vers le ghetto était encore longue et il devait y parvenir avant la nuit. Entrer et sortir de la ville était facile pour quiconque connaissait les réseaux souterrains où s’entremêlaient égouts et anciennes catacombes. Sybille était de ceux-là. Elle s’engouffra dans une sombre ruelle plus habitée depuis des années. Alors qu’elle s’apprêtait à s’enfoncer dans le passage, un furtif mouvement au-dessus d’elle la fit sursauter. Assis sur le rebord d’une fenêtre condamnée au premier étage, un jeune homme la fixait en souriant. La jeune fille, remise de sa surprise, lui sourit à son tour.
– Tu as besoin d’aide ? lui demanda Fadi.

Près d’une heure à tâtonner dans le noir en se fixant sur le souffle de l’autre, calquant la direction de ses pas sur sa guide. Fadi avait du mal à dissimuler l’accélération de sa respiration au diapason de son propre cœur. Il ne discernait pas la source principale de son excitation. Était-ce le danger ou le fait de sentir la présence de Sybille dans la pénombre ? Sans doute les deux à la fois. Il s’enfonçait plus loin encore dans l’inconnu et franchissait une distance qu’il n’avait jamais osé dépasser lorsqu’il déambulait seul.

C’était le deuxième conduit souterrain qu’ils empruntaient. Le premier les avait fait ressortir sur les quais en face de l’île, ou trônait la Grande Mosquée de Paris dont les deux tours hérissées de mégaphones semblaient veiller sur la ville endormie. Peu éclairés, les quais étaient déserts à la tombée de la nuit. Dissimulée sous son sweat trop ample, courbée en deux, Sybille avait repris son apparence d’adolescent chétif et un peu bossu. Les deux ombres n’échangeaient pas une parole. Le silence était de mise pour quiconque voulait déjouer la vigilance des sentinelles. S’il avait pu réfléchir, Fadi aurait tremblé de peur. Jamais il n’aurait violé le couvre-feu au cœur même de la ville. En face de la Mosquée, le Grand Palais du Vizir, tout en pierre de taille, revêtait dans l’obscurité une apparence redoutable, plus écrasante que rassurante. Mais sa peur refluait devant la joie de ne pas être seul. Surtout avec elle.

Se déplaçant à pas de chat, l’oreille à l’affût du moindre bruit suspect, esquivant les détritus et les branches mortes, ils avaient remonté le fleuve sur plusieurs centaines de mètres avant d’atteindre l’est de la grande cité. C’était là qu’ils avaient rejoint le deuxième tunnel. À partir d’ici, Fadi avait compris que celui-ci s’enfoncerait encore plus proche de l’Extérieur. Il n’eut pas le temps d’esquisser une hésitation, la jeune fille se retourna et deux yeux brûlants le fixèrent sous la capuche. Inspirant fortement, il s’engouffra avec elle dans les entrailles de la terre. Les étoiles disparurent, la bouche d’égout se referma et la ville redevint parfaitement silencieuse, seuls les pas des patrouilles et les grouillements d’animaux nocturnes troublaient à présent le silence du couvre-feu.

Lorsqu’ils ressortirent, il était minuit passé. Ils étaient arrivés au pied d’un immeuble. Autour d’eux, rien ne bougeait. Les immeubles en ruine qui les environnaient semblaient abandonnés. Les maisons les regardaient de leurs yeux morts. Un mouvement à ses pieds le fit sursauter et un rat détala à la recherche d’un abri tandis que des miaulements derrière lui renseignaient le garçon sur la raison de sa fuite. Il n’eut pas le temps de parler. Sybille le conduisit à un autre immeuble situé un peu plus loin à l’ouest. Arrivés devant, elle lui désigna l’escalier extérieur en métal qui l’encerclait comme un lierre sur toute la façade. Sans crier gare, elle se lança à l’assaut de l’escalier, Fadi sur ses talons. Le bâtiment était constitué d’au moins douze étages. Les deux jeunes gens arrivèrent en haut, le cœur battant et le souffle court. Les mains sur les genoux, Fadi reprenait sa respiration. Lorsqu’il leva la tête, il vit Sybille enlever sa capuche et lui sourire largement.

– Bienvenue dans mon refuge murmura-t-elle.

Fadi s’approcha et le spectacle lui arracha une exclamation de surprise. Paris s’étendait à leurs pieds, illuminé de ses lampadaires. La Mosquée et le Palais apparaissaient au loin. Ils étaient à la frontière de la ville.

– C’est ici que tu vis ?

Elle eut un petit rire et le jeune homme apprit bien vite qu’elle n’avait pas de maison. De ce qu’il comprit de ce qu’elle révéla, c’est ici qu’elle se rendait lorsqu’elle désirait être seule. C’était « le meilleur panorama », d’après elle.

Elle passa ainsi plusieurs minutes à lui détailler ce qu’elle connaissait de la ville. Ses quartiers, ses rues, son histoire. De récit en récit, la jeune fille en vint à parler un peu d’elle. La mort de ses parents, disparus ensemble dans l’incendie de leur maison. Sa vie auprès de Jean et le début de la rébellion.

Fadi l’écoutait et l’admirait. Ses angoisses lui paraissaient dérisoires à côté des épreuves que la jeune fille avait traversées. Mais celle-ci ne semblait pas en faire grand cas. Elle en parlait simplement, comme si son passé n’était pour elle qu’une formalité normale. Il ne savait pas si cela était dû à une résilience accrue ou au fait que dans le ghetto, une vie comme celle-là n’avait rien d’exceptionnel.

– Pourquoi tu me racontes tout ça ? lui demanda Fadi.
– Jean te fait confiance…

Un silence s’installa entre eux. L’intonation de la réponse n’y était pas étrangère. S’empourprant légèrement, Fadi changea de sujet.

– Et derrière nous ? demanda le garçon.

Elle ne répondit rien mais l’invita à le suivre. Elle l’emmena tout près du bord de la façade est. Et, sans un bruit, elle tendit la main. Devant le jeune homme s’étalait un pan entier de ville à l’abandon. Sinistres, les immeubles en ruine exposaient à la vue de tous l’armature métallique oxydée de leurs structures en béton désarmé. Lugubre, la zone était totalement silencieuse et tranchait avec la beauté de la ville. Il n’y avait ni arbre ni lumière ni vie.

– Là bas commence le ghetto, dit-elle simplement.
– Vous vivez là-dedans ?
– Oui. Aucune lumière pendant le couvre-feu… Les gens se terrent chez eux. Pour ne pas attirer l’attention. Ils font les morts pour éviter de l’être. Mais, en ce moment, ce n’est jamais calme très longtemps.

Alors qu’elle finissait de parler, des rugissements de moteurs retentirent en écho. Des voix s’élevèrent, des cris d’hommes en colère. Des imprécations de soldats. Et, au milieu, des cris d’angoisse et de peur.

– Qu’est-ce qui se passe ?

Il n’eut pas besoin de réponse. À la lueur de torches électriques se découpa, dans la nuit, l’uniforme des moudjahidines. En rang serrés, disciplinés, ils se mouvaient dans ce tableau surréaliste. Entre eux, des silhouettes courbées déambulaient en criant. D’autres, au contraire, étaient tassées au sol et semblaient tétanisées par la peur. À en juger par le timbre des cris, il y avait des hommes mais également des femmes et des enfants. Fadi, à cette distance, avait du mal à distinguer les détails mais Sybille parla :
– Ils cherchent des rebelles armés. Mais ça fait plusieurs jours qu’ils ont déserté la zone.
– Donc ils vont s’en aller, pas vrai ?
Sybille se retourna vers lui. Elle répondit d’un ton étonnamment calme :
– Non.

Plusieurs coups de feu éclatèrent. Un long cri, terrible, parvint jusqu’à eux. Les bruits de moteurs se refirent entendre une dernière fois puis s’éloignèrent enfin. Plusieurs corps étaient restés au sol et, sans l’angle asymétrique de leurs membres, on aurait pu croire qu’ils dormaient. Ne parvenant pas à détacher son regard de la scène, Fadi en avait presque oublié Sybille jusqu’à ce que celle-ci pose une main sur son épaule :
– Ils ne repartent jamais.

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