Le 4 mai dernier, dans un exercice de voyance extralucide, je vous le prédisais : le prochain 14 Juillet sera glorieux : « Défilé des héros sur les Champs-Élysées, blouses blanches et brigades sanitaires de l’Étoile à la Concorde […] Salut ému du chef de l’État, décoration des anciens combattants, embrassade des nouvelles pupilles de la nation… »

L’oracle Sibeth Ndiaye l’a annoncé à l’issue du Conseil des ministres : le Président Macron souhaite « que la fête nationale soit une occasion supplémentaire de manifester l’hommage et la reconnaissance de la nation à tous ceux qui se sont engagés dans la lutte contre le Covid-19 ». En foi de quoi est réactivée la médaille de l’engagement face aux épidémies (créée en 1885 après une vague de choléra et disparue dans les années 1960), et nos blouses blanches se verront gratifiées d’un ruban bleu-blanc-rouge. Les heureux élus auront œuvré « dans le soin des malades, le dépistage, la recherche, le soutien de notre système de santé, la fabrication des produits de santé et de protection, la protection des plus fragiles, la poursuite d’une activité professionnelle et bénévole pour assurer le fonctionnement des services indispensables », a dit Sibeth.

Confidence : je ne voudrais pas être celle/celui qui accrochera les rubans parce que ça va faire du monde… Bref, soignantes, soignants, chercheurs, souteneurs, vous savez ce qu’il vous reste à faire : apprendre à marcher au pas d’ici le 14 juillet.

Alors, heureux, nos héros ? Pas vraiment. Pourtant, le ruban doit s’accompagner d’un petit paquet cadeau : une prime de 500 à 1.500 euros dans les 40 départements les plus touchés par l’épidémie, des chèques vacances, des tickets restau et… peut-être aussi des jours de congé gracieusement offerts par les salariés dont une grande partie, rappelons-le, sont en chômage partiel. On suggère d’offrir une journée chacun.

Oui, mais voilà, offrir des jours de congé, c’est bien, pouvoir les prendre, c’est mieux. , rappelle, sur LCI, Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat national des professionnels infirmiers, « l’idée est complètement hors-sol. Il faut savoir que nous n’arrivons déjà pas à prendre nos jours. Cela fait des années qu’on le réclame. Par exemple, rien que sur les hôpitaux de Paris, l’AP-HP doit un million de jours à ses 77.000 agents. »

Dans leur ensemble, les personnels n’ont que faire des hochets. Ils veulent travailler dans de meilleures conditions et être mieux rémunérés. Un peu comme leurs voisins allemands qui y parviennent, allez savoir pourquoi, avec un budget équivalent au nôtre…

Résumons : après ces deux mois de « guerre » contre l’ennemi invisible, nos personnels hospitaliers sont devenus tout à la fois les nouveaux héros et les nouveaux martyrs, offrant chaque soir au peuple éploré la séquence émotion sur les plateaux télé. Dans ce grand cirque médiatique auront émergé des figures, des incontournables qui ont tourné, telles des toupies, d’une chaîne à l’autre. Au point qu’on a pu se demander quand ils trouvaient le temps de passer dans leur service à l’hôpital…

C’est la question, énervée, que posait le Dr Laurence Peignot, généraliste, dans le Point du 11 mai. Après 43 jours de claque soutenue, « j’ai arrêté d’applaudir mes confrères », dit-elle, « ça va sûrement choquer que je dise ça, mais ceux qui se font passer pour des héros abusent ». Surtout, « certains médecins détournent à présent leur savoir et leur pouvoir pour alimenter une psychose collective qui va nous coûter cher sur le plan médical, social, psychologique et économique ».

« Notre boulot de médecin, c’est aussi de rassurer les gens. En tout cas, ce n’est certainement pas d’affoler la population au moment où beaucoup hésitent à renvoyer leurs enfants à l’école et à reprendre le travail », écrit fort justement le Dr Peignot.

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