Il y a quelques jours, le ministre de la Recherche, Frédérique Vidal, a décidé de « demander à ce que l’on fasse un bilan de l’ensemble des recherches qui se déroule dans notre pays… notamment celles sur “le postcolonialisme” et l’islamo-gauchisme »(tweet LCP). Peut être aussi le « genrisme ». En effet, désormais, même à Sciences Po, cours, thèses, chaires se sont multipliés sur ces « thèmes » d’un niveau intellectuel qui ne serait que misérable et grotesque s’il ne s’agissait de l’esquisse d’une dangereuse et agressive dictature.

Des commentateurs trop pressés ont estimé que Mme Vidal avait eu tort de confier ce travail au CNRS alors que son directeur est lui-même promoteur de ces pandémies intellectuelles. Ayant personnellement travaillé, des années durant, comme responsable de recherche (juri-économique) dans une équipe du CNRS, j’en connais bien les rouages mentaux bourdieusiens. Le CNRS est l’exemple type d’organisme public gangrené par le soixante-huitisme. La médiocrité aigrie d’être confrontée à elle-même s’évade parfois dans le gauchisme. J’estime donc que Mme Vidal a non seulement été sensée et courageuse, mais aussi beaucoup plus habile qu’il n’y paraît. Car le 17 février, le CNRS a diffusé un communiqué héroïquement non signé qui réussit l’exploit de critiquer en toute illégalité juridique une mission officielle confiée par son ministre de tutelle, et de prendre position sur ce qui peut ou non être étudié. Mme Vidal a donc désormais toutes les bonnes raisons administratives pour révoquer ceux qui se cachent derrière cet anonymat.

Si l’on s’en tient à ce seul communiqué, on a aussi des raisons de féliciter Mme Vidal car le CNRS est tombé dans le piège. Sous le dogmatisme, la sottise est aux abois : le communiqué affirme, en quelques lignes, que « l’ n’est pas une réalité scientifique ». Reprenons les termes du communiqué.

1. Même en admettant que le terme islamo-gauchisme ne serait qu’un « slogan politique », depuis quand les éléments du langage politique ne sont-ils plus des réalités pouvant faire l’objet d’études scientifiques ?

2. Si ce « terme a des contours mal définis », le but d’une recherche n’est-il pas, justement, le plus souvent, de les définir ? D’autant que le communiqué admet que ce terme fait l’objet de quantités d’usages en public. Et c’est un grand nom du CNRS, Pierre-André Taguieff, qui est l’auteur du terme (il a publié L’imposture décoloniale : Science imaginaire et pseudo-). Mais c’est un procédé courant, chez les non-intellectuels, que de passer sous silence les auteurs qui les dérangent (comme Pascal Ory, sur la nation) pour ne pas avoir à débattre.

3. « Le CNRS condamne avec fermeté celles et ceux qui tentent […] de remettre en cause la académique, indispensable à la démarche scientifique et à l’avancée des connaissances, ou [de]stigmatiser certaines communautés scientifiques. Le CNRS condamne, en particulier, les tentatives de délégitimation de différents champs de la recherche, comme les études postcoloniales, les études intersectionnelles ou les travaux sur le terme de “race”, ou tout autre champ de la connaissance. » Autrement dit, alors que le ministre demande simplement un rapport sur ces thèmes, les « Communicards » estiment que ce serait une « déligitimation » ; mais ils ne craignent pas, quelques lignes plus haut, de délégitimer, sans la moindre réflexion, une réflexion sur ces recherches. C’est un déni épistémologique, une ignorance de toute rigueur scientifique.

4. Le summum de l’hypocrisie est atteint lorsque le communiqué se plaint « d’une regrettable instrumentalisation de la science »Courageux mais pas téméraires, les « Communicards » concluent en acceptant le travail, mais en l’inscrivant « dans la continuité de travaux d’expertise déjà menés sur le modèle du rapport Recherches sur les radicalisations, les formes de violence qui en résultent et la manière dont les sociétés les préviennent et s’en protègent ». Autrement dit en refusant une approche épistémologique et plurielle.

Il ne reste à Mme Vidal que deux solutions : la révocation des Communicards ou sa propre démission.

18 février 2021

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