Vendredi 3 juillet 2020 : la France restitue à l’ 24 crânes de combattants arabo-berbères décapités en 1849 à Zaatcha. Sans attendre, dès samedi, profitant d’un contexte international favorable, le président Abdelmadjid Tebboune, dans une interview donnée à France 24, a demandé que la France aille plus loin dans ses excuses pour la colonisation de son pays : « On a déjà reçu des demi-excuses. Il faut faire un autre pas […] On le souhaite. » Et d’ajouter que notre Président était « quelqu’un de très honnête ». Que devons-nous craindre ? Encore une manipulation de l’Histoire ?

Oui, car le siège de Zaatcha fut une boucherie bien partagée ; oui, car le cheik Bouziane, ayant proclamé le djihad, agissait par dépit et non par patriotisme ; oui, car lui-même fit décapiter à tour de bras, amis ou ennemis, selon une vieille méthode terroriste ; oui, car déjà c’était une « guerre civile » arabo-berbère ; oui…

Le gouvernement algérien peut-il enfin assumer que son parti pris idéologique de désignation perpétuelle de l’ennemi français pour étouffer le besoin démocratique de sa « jeune » nation – elle a, quand même, aujourd’hui, 58 ans – n’est plus porteur de foi ni de cohésion identitaire ? Certes, l’hymne national algérien, le Kassaman, que nos dirigeants politiques écoutent sans broncher, au garde-à-vous, lors des rencontres diplomatiques, éructe : « Yâ firansâ inna dhâ yawm ul-hisâb » (« La France doit rendre des comptes »).

Curieusement, voici la « jeune » République algérienne comme atteinte en ses chefs de schizophrénie, maladie d’adultes, dans laquelle le dément vit dans le passé, comme si le réel n’existait pas. Sorte de paralysie figée dans le souvenir falsifié du drame de 1954. Serait-elle un de ces « fils prodigues », mal émancipé avec pertes et fracas d’une paternité oppressive mais qui, incapable de couper le cordon ombilical, voudrait « le beurre et l’argent du beurre » pour s’assurer subsistance et identité ? Quoi qu’en dise le Kassaman, qui proclame aussi « Wa tawaynâhu kamâ yutwa l-kitâb » (« Nous l’avons clos comme on ferme un livre »), le livre reste ouvert à la page du reproche et du reniement non assumé.

Ne reprochons pas au Kassaman des élans belliqueux copiés sans vergogne ; petite musique d’un « sang impur » abreuvant des sillons… Mais notre République honteuse n’aide pas le patient à la guérison : rappelons-nous ce que disait le candidat Macron, en 2017, lorsqu’il se permettait de réveiller la haine en disant de la colonisation : « C’est un crime. C’est un crime contre l’humanité. C’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux vers lesquels nous avons commis ces gestes. » Pas étonnant que le président algérien se soit engouffré de nouveau dans la brèche. Mais lui aussi fait fausse route, même si nous savons qu’une nation ne se conforte que par la désignation d’un danger mortifère.

Non, la colonisation française d’avant l’idée du crime n’est pas un « crime contre l’humanité ». Elle a été une politique impériale, dominatrice, oui. Mal conduite, oui. Mais appuyée aussi sur les élites claniques de l’époque. Elle a eu ses horreurs criminelles, elle a eu ses grandeurs et ses sacrifices. Elle a surtout contribué, par défaut, à créer un peuple algérien.

Lors de sa visite à Alger de décembre 2017, avait promis la restitution des restes humains entreposés au musée de l’Homme. C’est chose faite et c’est heureux. Honneur aux vaincus ! Il est abominable de laisser un fantôme sans sépulture. En 2014, le crâne d’Ataï avait ainsi rejoint la Nouvelle-Calédonie, dans le respect d’anciens rites.

Mais il est tout aussi abominable d’instrumentaliser l’Histoire et, pour nos gouvernements, d’y céder. Méditons quand même cette parole d’Évangile : « Laisse les morts ensevelir leurs morts. » Comprenne qui pourra.

5 juillet 2020

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