Vous connaissez l’expression latine memento mori (« souviens-toi que tu es mortel »), formule rituelle par laquelle, autrefois à Rome, lors de la cérémonie du triomphe, un esclave était chargé de rappeler au général victorieux son humaine condition. Vous avez entendu dire également que les restes d’un guerrier de l’âge de fer avaient été retrouvés dans son char accompagné des squelettes de ses chevaux. Vous avez vu aussi, aux cimaises de nos musées, des « vanités » représentant un crâne humain accompagné d’un sablier ou d’une chandelle. Vous avez croisé, dans l’une ou l’autre de nos cathédrales, un transi sculpté sur le sarcophage du défunt.

Vous avez également entendu dire que le squelette de Marengo, le cheval de Napoléon, était conservé au Musée national de l’, à Londres. Vous découvrez, enfin, que le navire anglais sur lequel embarqua Napoléon, le 15 juillet 1815, s’appelait le Bellérophon. C’est pour vous une chance, car ce nom est celui d’un héros de la mythologie grecque qui, pour affronter et tuer le monstre qui menaçait le royaume de Lycie, chevaucha le fameux Pégase. Par ses multiples références culturelles, votre projet coche de nombreuses cases qui lui permettront d’être sélectionné. Si, en plus, dans votre présentation, vous avez fait référence à cet esclave qui se tenait auprès du général romain, alors vous bénéficiez d’un avantage sur vos concurrents : en faisant allusion au rétablissement de l’, vous n’avez pas omis de donner satisfaction à ceux qui se plaisent à noircir le portrait de l’Empereur. Il ne vous restera plus qu’à demander à vos amis conservateurs d’outre-Manche l’autorisation de faire une copie en trois dimensions du squelette de Marengo et de le suspendre sous le dôme des Invalides au-dessus du tombeau de l’Empereur.

Est-ce là une œuvre d’art ? Ne serait-ce pas, tout simplement, une idée qui se précise en se faufilant au milieu de quelques souvenirs littéraires et artistiques ? Une sorte de jeu de l’esprit assez proche de celui, bien connu des enfants, que l’on appelle Marabout : « J’en ai marre, mare à boue, bout de ficelle, selle de cheval… cheval de Napoléon. » Se donnant des airs d’érudit, l’auteur passe d’un souvenir à un autre avec une innocente pédanterie, comme on passe d’un mot à un autre phonétiquement. Lassé de voir les hauts lieux de notre patrimoine régulièrement « investis » par des plasticiens qui ont le bon goût – c’est le seul qui leur reste – de ne plus se dire artistes, on peut à son tour se moquer de l’auteur avec un rapide « J’en ai marre, Marengo » qui vaut bien le fastidieux rébus historique de ses explications.

Qu’eût-il fallu faire ? À coup sûr ne rien confier à un « artiste » contemporain. Notre civilisation, Malraux l’a dit, est incapable de construire une place, un temple ou un tombeau. Est-ce là le symptôme d’une irréversible décadence ? Peut-être celle-ci ne commence-t-elle vraiment que lorsque les élites d’une nation ne savent plus ce qu’ils font lorsqu’ils inaugurent des pneus en or, un plug anal, une scène de zoophilie, un urinoir, un vagin de la reine. Les voilà aujourd’hui qui se félicitent de suspendre sous le dôme des Invalides un squelette. Se verra-t-on accusé de déclinisme en partageant la consternation des Français ? Laissons de côté la question de notre désindustrialisation, du déclassement de l’hôpital français, de l’effondrement de l’école, du recul de l’autorité de l’État, de la progression de l’, de la montée inquiétante de la violence. Au moment où Marianne a les joues qui s’empourprent en apprenant que l’Institut Pasteur a renoncé à élaborer un vaccin, les autorités de notre pays se plaisent à humilier celui-ci en faisant d’un squelette l’enseigne de la « déconstruction de notre Histoire », ce nouveau dada d’.

7 mai 2021

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