Editoriaux - Justice - Politique - Religion - Société - 15 février 2018

Jérôme Cahuzac, tellement romanesque, tellement humain

fut notre député-maire pendant quinze ans, ici, à Villeneuve-sur-Lot. Nous avons connu la bête politique qu’il fut, sa morgue cassante pour ses adversaires, son arrogance, l’hystérie délirante qu’il déclenchait à gauche chez certains de ses supporters qui, pour lui, avaient abdiqué tout esprit critique et, quasiment, toutes leurs « valeurs ». Alors que le mensonge était flagrant, bien avant ces « quarante-cinq secondes » de mensonge à l’Assemblée, pour qui observait un peu le personnage avec l’œil du romancier, du psychologue. Ou du simple bon sens.

Il me souvient, en effet, qu’en janvier 2012, en pleine campagne électorale, L’Express avait publié un portrait de celui qui était alors, avec Emmanuel Macron, le rédacteur du programme de François Hollande, comme il l’a redit cette semaine à son procès en appel. Un portrait façon questionnaire de Proust. Et, à la question de son livre préféré, Jérôme Cahuzac avait répondu : Mensonge romantique et vérité romanesque, de René Girard. Et il récidiva six mois plus tard quand il reçut, à Bercy, auréolé de sa nomination comme ministre du Budget, un journaliste des Échos. De nouveau, ce titre : Mensonge romantique et vérité romanesque

Quel aveu, quelle arrogance de dire, déjà, les choses à la face du monde, à qui voulait les comprendre, quand Mediapart devait s’activer dans l’ombre… Quel sentiment de toute-puissance…

Cette semaine, à son procès en appel, Jérôme Cahuzac s’est présenté avec cette part d’homme ravagé par le « désastre » créé par son mensonge. Scandale financier, politique, moral. Épreuve familiale. Tentation du suicide. Échange avec son fils, rapporté par Le Monde :

Il m’a dit : “Quand tu avais 23 ans, est-ce que tu avais encore besoin de Pierre [le père de Jérôme Cahuzac] ? Ben moi, c’est pareil, j’ai encore besoin de toi.”

On songe à la fin du chapitre 36 d’Au revoir là-haut, de Pierre Lemaitre, quand Henri d’Aulnay-Pradelle, face à son épouse, et au « désastre » découvert, laisse parler sa vérité :

Pas de mensonges, ou peu, rien sur son visage trahissant son habileté coutumière, ses trucages ; d’habitude, vous sentiez la simulation à vingt pas, tandis que là, il avait l’air sincère…

Maître Dupond-Moretti a eu l’idée de demander l’expertise du psychiatre Daniel Zagury pour qui :

Jérôme Cahuzac a un idéal d’intelligence rationnelle. Il fait un bilan sans complaisance, il éclaire son erreur sans s’en absoudre. Il a eu une phrase forte : “J’ai le sentiment d’avoir trahi la promesse de l’aube.”

Tiens, Romain Gary… Encore un romancier qui s’y connaissait en mensonges et en vérités romanesques ! Mais l’homme fut bien un héros, lui.

Reprise du procès lundi. Mais souhaitons à Jérôme Cahuzac que ses juges, sans faillir à leur devoir, mais surtout sans céder à cette foule hier aveugle sur les limites de l’homme politique et aujourd’hui tout aussi prompte à crier vengeance, aient aussi, sur sa vérité d’homme, l’œil et l’âme du romancier.

René Girard n’est-il pas ce penseur qui est venu montrer que le christianisme était la religion qui a fait sortir les sociétés du religieux archaïque assoiffé de vengeance, toujours à la recherche du bouc émissaire ? Notre Justice a su s’en souvenir hier pour Jawad Bendaoud. Et pour Jérôme Cahuzac ?

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