Âge de départ, nombre d'annuités... la réforme des retraites est un des sujets majeurs de la campagne. Boulevard Voltaire a interrogé Jacques Bichot, économiste, professeur des universités, membre honoraire du CESE, auteur de nombreux ouvrages sur la  familiale, la politique sociale et le régime des retraites. Selon lui, notre pays est dans l'impasse tant qu'il n'a pas compris que « nous ne préparons pas nos retraites par nos cotisations, mais par nos enfants ».  

Sabine de Villeroché. Le déficit des retraites (régime général) se réduit (2,6 milliards seulement en 2021) : est-ce indispensable de les réformer ?

Jacques Bichot. Les pouvoirs publics français, en tout cas au cours du quinquennat qui s’achève, souffrent d’une mauvaise connaissance des problèmes, qui ne provient pas d’un manque de statistiques – ils en sont saturés – mais d’une alarmante insuffisance intellectuelle, et plus précisément conceptuelle. Notre système de retraite dite par répartition attribue en effet des droits à pension au prorata des sommes versées pour entretenir les retraités actuels : c’est inepte. Les cotisations vieillesse servent à entretenir les retraités, il faut être dépourvu de bon sens pour s’imaginer qu’elles préparent les futures pensions de ceux qui les versent. Le législateur, dans sa folie, a établi une règle juridique sans rapport avec la réalité. Ce que verse un travailleur au titre des retraites prépare juridiquement sa future retraite, mais pas économiquement, réellement. Cet argent est transmis aux retraités : ira-t-on les chercher dans l’autre monde, s’il existe, pour qu’ils prennent en charge leurs cadets ?

En bref, la législation des retraite par répartition est absurde. Et cela, dans une grande partie du monde ; ce n’est pas une spécificité française. Elle a été mise en place par des politiciens qui trouvent plus favorable à leur réélection de faire croire aux actifs qu’entretenir leurs aînés retraités ne correspond pas simplement au remboursement de la dette que chacun de nous a envers la génération qui l’a mise au monde et menée jusqu’à l’âge adulte. Alors oui, bien sûr, les retraites ont besoin d’être réformées, puisque leur fonctionnement est fondé sur un contresens, sur une méconnaissance du fonctionnement réel des retraites – à savoir, comme le disait Sauvy, « nous ne préparons pas nos retraites par nos cotisations, mais par nos enfants ».

S.d.V. Entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron, qui a le projet de réforme le plus crédible, le projet le plus ambitieux ?

J.B. Aucun des deux candidats n’a de projet de réforme des retraites. Ils parlent de réforme pour des ajustements paramétriques qui devraient, en bonne logique, être réalisés par les gestionnaires des régimes sans que le gouvernement et le législateur aient à s’en mêler. La politisation qui en est le résultat est désastreuse. Si c’était un gestionnaire responsable qui décidait en toute indépendance de modifier la valeur de tel ou tel paramètre, sans que Président et ministres aillent se pavaner sur les écrans de télé pour expliquer leur décision et le soin qu’ils prennent des intérêts de leurs concitoyens, la ne s’en porterait pas plus mal.

Hélas, peu de gouvernants résistent à la tentation de s’attribuer des prises de décision qui sont en réalité des mesures de gestion courante déguisables en réformes. Le seul projet ambitieux serait d’attribuer de vraies responsabilités à de vrais gestionnaires, au lieu de tout politiser. Seulement voilà : quand donc la sera-t-elle gouvernée par des personnes assez compétentes et humbles pour que les décisions de gestion de la Sécu soient confiées à des gestionnaires ?

S.d.V. Avons-nous les moyens politiques, financiers, organisationnels et le soutien de l'opinion d'entreprendre ce grand chantier ?

J.B. Je doute en effet que le monde politique et la haute fonction publique regorgent de personnes aptes à entreprendre un grand chantier de réforme des retraites. La réforme souhaitable consisterait à mettre la loi en cohérence avec la réalité économique. Comme cette réalité, pour évidente qu’elle soit, est méconnue... Il faudrait donc commencer par éduquer beaucoup de personnes, hommes politiques, certes, mais aussi gestionnaires de régimes de retraite par répartition et journalistes. Le pli a tellement été pris de considérer que l’on prépare sa propre pension en payant les pensions de nos aînés !

En réalité, c’est en procréant et en investissant une vingtaine d’années dans la formation des nouveaux citoyens que l’on prépare les futures pensions. Quand existera-t-il une proportion suffisante de citoyens ayant compris que la loi positive est actuellement inepte en matière de retraites ? Quand la simple idée d’une vraie réforme des retraites, cohérente avec la réalité économique rappelée par Alfred Sauvy, germera-t-elle dans les cerveaux de personnes ayant la capacité de porter un tel projet ?

La est encore, d’une certaine manière, une monarchie : elle aime que le Président trace la route, que l’impulsion vienne de l’Élysée. Le plus efficace serait donc que ce soit le président de la République qui se fasse porteur de ce projet. Ensuite, les Français ne sont pas idiots, ils reconnaîtraient l’intérêt d’une réforme des retraites mettant la loi en conformité avec la réalité économique.

S.d.V. Faut-il craindre les syndicats ?

J.B. Que les syndicats aient les moyens de mettre des bâtons dans les roues de la réforme des retraites, cela ne fait aucun doute. Le feront-ils ? Jamais une réforme aussi importante ne leur a été soumise depuis plusieurs décennies ; ils seront donc surpris. Les apparatchiks auront probablement un réflexe défensif, comme toujours, car la devise française est bien connue : « Du nouveau, mais du nouveau qui soit semblable à l’ancien. » Or, il est difficile de prétendre que l’attribution des droits à pension au prorata des investissements réalisés dans la et, plus largement, dans le capital humain ne soit pas une nouveauté. Mais, pour une fois, ce sera un renouvellement d’une importance et d’une originalité qui peuvent amener les Français, et notamment les syndicalistes, à choisir la voie de l’innovation. Si tel est le cas, si la réforme est expliquée de façon pédagogique permettant aux Français d’y adhérer et d’être fiers que leur pays soit porteur d’une telle innovation, l’espoir pourrait bien l’emporter sur les craintes.

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15 avril 2022

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20 commentaires

  1. Faire des enfants soit! Il y en a qui savent faire comme cet Ivoirien qui en aurait inscrit 25 d’un coup à Nogaro (32) [une épouse et 3 concubines].

  2. Encourager la démographie sur notre sol ne nous attire que des ennuis. la retraite est un sujet qui se traite avec les cotisations, ou les provisions que chacun doit faire et s’obliger à faire quelque soit son niveau de vie. d’où la valeur du travail. encourager les naissances nous mène droit à la catastrophe écologique. quand comprendra-t-on que nous sommes déjà trop nombreux sur terre ? c’est hallucinant que de tels propos soient encore relayés par les médias.

  3. Quel point commun entre la retraite des salariés du privé et celle des agents du service dit public ? L’une est grassement assurée par nos impôts, l’autre en grande partie par des caisses complémentaires alimentées par des cotisations. Alors parler de la réforme des retraites sans préciser de quoi on parle est une arnaque intellectuelle !

  4. Tout cela est beau, encore faudrait-il réindustrialiser le pays et mettre « tout le monde au travail ». Quand à « faire des enfants » Cela prendra 20 ans à condition d’avoir une politique familiale qui incite à « en fabriquer » et qu’ensuite, vu l’immigration galopante et l’envie des jeunes de quartier à aller travailler me laisse perplexe ! La répartition a encore de beaux jours devant elle.
    Perso, j’ai travaillé souvent 60 h par semaine et pendant + de 40 ans.
    Je ne vole donc pas ma retraite.

  5. Incroyable! Il oublie de préciser qu’en présence de chômage endémique au point de devenir définitif, les jeunes ne pourront être que des assistés de la Société ou des fraudeurs…et qu’ils seront incapables de financer les retraites, celles des vieux par répartition et les leurs par capitalisation!
    La seule solution: cesser de tout faire fabriquer en Chine et rapatrier et assainir l’économie.

  6. Il a raison sauf sur 1 point : il faut du travail pour pouvoir cotiser et il faut des travailleurs
    Nos système de retraite sont faussés par leurs nombres. En réalité la caisse de retraite de la SS ( du privé ) demande de + en + de cotisation.
    Les régimes spéciaux, peu de cotisants, beaucoup de retraité sont subventionné par la SS et l’ état, puis nous avons les fonctionnaires, pas de caisse de retraite, peu de cotisation
    mais coûtant des milliards chaque année aux contribuables

  7. Il faut rappeler qu’en 2016, la (CNAV était en en léger excédent. Les complémentaires sont bien gérés. Bizarrement, dès l’élection d’EM, la catastrophe était imminente.
    En réalité, seuls les régimes spéciaux et de fonctionnaires posent problème. L’urgence de la réforme prônée par EM était motivée par la volonté de se servir des bons gestionnaires pour venir au secours des impécunieux (l’Etat!)

  8. L’aspect démographique est une réalité les naissances oui et les décès aussi avec la fin du papyboom. Dommage que ce paramètre soit exclu du raisonnement.

  9. On oublie toujours (délibérément ?) que le régime général actuel fonctionnerait très bien, s’il n’était pas obligé de compenser les pertes des régimes spéciaux. Ces régimes spéciaux présentent un déséquilibre total entre les cotisations et les prestations. Les contraindre à s’auto-suffire permettrait au régime général d’être bénéficiaire et prévoir l’avenir.

    1. c’est pas faux. cela allègerait le déséquilibre. mais c’est un sujet « tabou » car il faudrait l’afficher pour l’expliquer…

  10. Un petit degré supplémentaire de recul ne serait pas inutile. On ne fabrique pas d’argent en travaillant. L’impôt sur le revenu, la TVA, les cotisations sociales le font croire, mais c’est faux. L’argent se crée d’un trait de plume.
    En pratique, on a décidé de lier la masse monétaire à la quantité de crédits accordés. C’est-à-dire que TOUT argent est une dette. Même la croissance des échanges va accroître la dette et non la réduire.
    Mais on pourrait faire absolument tout ce qu’on veut.

  11. Bien sûr qu’il a raison le nantis, il faut faire de la capitalisation prônée par McKinsey et de préférence ou majoritairement avec les cabinets des US qui comme pour Alstom vont rapatrier le fric chez eux pour sauver leurs propres retraités et pour finir en seulement quelques années à mettre en faillite leurs cabinets en France. Comme le font aussi la majorité des migrants. Il ne restera alors aux Français que leur grand claque qui est aussi une de leur habitude.

    1. Non : il a raison ! Il faut cesser de ponctionner les actifs ( et les autres ) dans ce panier percé où on ne sait pas où va l’argent et qui le redistribue sur des bases bancales ; Halte à l’étatisme ! Mais à condition que l’argent capitalisé reste bien sur le  » territoire » français, et non pas dans d’obscures et mafieuses compagnies d’assurance, et soit géré par des employés honnêtes et intelligents: ça, c’est plus difficile.

    2. (suite ) Et si on proposait un collectif ( une association ) de gens concernés au premier chef , à savoir les parents ( ou les enfants , pour ceux qui ne sont pas encore parents ?

  12. Il y a beau temps que je n’avais pas lu cette évidence : ce sont nos enfants qui paient notre retraite . Va-t’il falloir imposer aux femmes un minimum de rejetons ? Ce n’est pas réalisable mais c’est la logique du système en cours . Peu de gens veulent l’entendre .

    1. Sans aucun parti pris, il suffit de lorgner sur la politique sociale nataliste mise en place par V.ORBAN en HONGRIE depuis une quinzaine d’années pour s’apercevoir que la natalité y a redémarré sous l’effet de mesures économiques et sociales d’accompagnement des familles, et le reste suit automatiquement : niveau de vie qui s’améliore, chômage au plus bas, PIB en hausse, désendettement des finances de l’Etat. Cette jeunesse va générer des cotisation retraite suffisantes…

  13. La répartition a été une nécessité pour Vichy face aux millions de chômeurs suite à la débâcle. Prendre l’argent du moment et on verra plus tard. Dans l’Europe sociale démocrate qui tisse une toile du droit comme un carcan à tel point qu’on finira par un totalitarisme administratif. Donc dans un futur proche , si l’équilibre financier rompt, ils pourront décider une diminution drastique des pensions sans état d’âme. Compter sur la natalité? Voyez qui procrée et avec quel résultat financier.

    1. Pas tout à fait juste cela a bien fonctionné durant des années jusqu’au jour ou le niveau des dettes était tel qu’il a fallu intégrer les revenus sociaux dans les revenus de l’Etat pour obtenir toujours plus d’argent et toujours plus de dettes.

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