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Editoriaux - Entretiens - Religion - Société - 5 avril 2020

Guillaume Travers : « Les inégalités sont le produit d’une société qui a gommé toutes les valeurs anciennes »

Guillaume Travers, vous êtes économiste, et dans un essai aussi court qu’efficace, Pourquoi tant d’inégalités ?, publié aux Éditions La Nouvelle Librairie, vous taillez en pièces l’échafaudage idéologique de “Monsieur Inégalités”, Thomas Piketty. Pourquoi, selon vous, son analyse est-elle biaisée dès le départ ?

Il y a deux parties dans l’analyse de Thomas Piketty. La première consiste simplement à mesurer la hausse des inégalités. Là, je ne vois rien de fondamental à redire. Comme lui, je pense que les inégalités ont augmenté dans le monde depuis les années 1980. La seconde partie de ses travaux est l’objet de mes critiques : il s’agit de comprendre les causes de cette hausse des inégalités. Pour Piketty, toute l’histoire humaine depuis ses origines est l’histoire d’« idéologies inégalitaires » : chaque société, dans l’Histoire, aurait eu un discours dominant pour justifier les inégalités. C’est donc la quasi-totalité de l’Histoire que Piketty entend dépasser avec son « socialisme participatif ». Il y a, à mes yeux, un contresens majeur dans cette vision de l’Histoire. Les « inégalités » sont avant tout des distinctions d’argent, des distinctions monétaires, quantitatives, entre les hommes. Or, jusqu’à l’époque moderne, ces distinctions d’argent ont joué un rôle très limité dans l’ordre social. On leur préférait d’autres hiérarchies, fondées non sur la quantité mais sur la qualité : l’honneur, la maîtrise d’une technique, la sagesse, la sainteté, etc. Tenter de comprendre les sociétés prémodernes sous le seul prisme des inégalités n’a pas grand sens.

Pourtant, les inégalités sont bien une réalité en France, et la crise sanitaire que nous traversons en révèle un certain nombre – cols bleus (caissières, routiers, ouvriers, personnel soignant, policiers…) au charbon et chair à canon contre cols blancs (secteur tertiaire) chez eux en télétravail, personnalités dépistées contre quidam moyen non dépisté, bobos parisiens confiné à la campagne contre classes populaires claquemurées dans de petits appartements… – qui font grincer des dents sur les réseaux sociaux !

Tout à fait. Et c’est précisément la suite de mon analyse. Les inégalités sont le produit d’une société qui a gommé toutes les valeurs anciennes. Quand toutes les hiérarchies fondées sur la « qualité » des hommes ont disparu, parce que tous les individus ont été proclamés « égaux » en qualité, rien ne les distingue plus… à part la fortune ! Il y a donc, en effet, ceux qui vivent le confinement dans leur résidence secondaire et ceux qui la vivent dans leur barre d’immeuble. La question des inégalités est donc éminemment moderne, le sous-produit de l’individualisme. Plus rien ne vaut « en soi » (le travail d’un soignant, etc.) : tout s’achète et tout se vend. Enfin, laissez-moi ajouter une chose. La société traditionnelle, jusqu’à l’époque moderne, est pensée de manière organique : les hommes ne sont pas « égaux » de manière abstraite, mais chacun a un rôle à jouer, qui est reconnu comme tel. Les professions que vous évoquez sont respectées pour leur contribution au bien commun. Nul n’est exclu. C’est même l’exact inverse qui est vrai : l’homme est membre de la communauté précisément parce qu’il est « à sa place », en fonction de ses qualités. À l’inverse, les inégalités modernes n’ont aucun rôle intégrateur : elles sont le marqueur d’une séparation des individus.

Vous ne croyez pas à la fuite en avant de la redistribution et de l’État-providence, mais existe-t-il une autre façon de résorber les inégalités… ou faut-il, selon vous, s’en accommoder, comme d’une inévitable fatalité ?

Ni l’un ni l’autre. L’État-providence peut être un palliatif, et il l’a été pendant les Trente Glorieuses (1946-1975). Mais la logique même de la redistribution n’est guère compatible avec la pensée moderne, qui ne voit que des individus abstraits, sans frontières, sans communautés. Pour que la redistribution soit viable sur le temps long, il faut que le riche et le pauvre se sentent appartenir à un même corps : ce n’est pas le cas quand la redistribution est ouverte à la Terre entière. Il faut aussi que le riche ne puisse pas échapper à l’impôt simplement en prenant le train ou l’avion : il ne faut pas que la Terre entière soit ouverte à ses capitaux. À mes yeux, vous l’aurez compris, la redistribution ne pose aucun problème. Au contraire, elle est souhaitable. Mais elle ne peut être viable sur le temps long que si l’on maintient vivantes des communautés organiques, où le riche et le pauvre se connaissent, vivent sur le même sol. Cela ne peut être le cas dans un monde où les frontières sont grandes ouvertes, tant au mouvement des hommes qu’à celui des capitaux. Tel est le problème de fond qu’il faut résoudre.

Entretien réalisé par Gabrielle Cluzel