Il y a à boire et à manger, dans cette tribune publiée par Le Monde du 21 juin, où 350 professeurs de philosophie déclarent refuser de participer à la « mascarade » de l’édition 2021 du baccalauréat. Ils critiquent à la fois la réforme de Jean-Michel Blanquer, la correction dématérialisée des copies, les défauts d’organisation de l’examen – ou de ce qu’il en reste –, la « logique accablante » de Parcoursup… On peut cependant y distinguer un dénominateur commun, qui mérite toute l’attention : la dénonciation d’« une transformation entrepreneuriale » de l’école.

Ainsi, le « grand oral », qui vient de commencer, outre son caractère discriminant, est « une façon pour l’élève de mettre une première fois en scène son employabilité ». Le système coercitif de transforme les élèves en « entrepreneurs de leur scolarité ». La correction même des copies sous forme numérique illustre une singulière conception du travail des correcteurs, réduits à être des exécutants obéissant à des logiciels, sans compter que des « mouchards » les surveillent.

Certes, Jean-Michel Blanquer, dans sa tour d’ivoire de la rue de Grenelle, n’est pas un Big Brother qui contrôlerait les moindres faits et gestes de ses personnels. Mais, comme ses prédécesseurs, au nom de la modernité, sous prétexte de préparer efficacement à l’emploi et, sans doute, dans l’espoir d’économies budgétaires, ses réformes conduisent à pervertir la relation pédagogique entre les professeurs et les élèves, les objectifs de l’enseignement et la nature même du savoir. C’est ainsi que prédomine une conception utilitariste de l’école. Quelques exemples suffisent à le démontrer.

Le fameux « grand oral » peut vite se transformer en simulacre d’entretien d’embauche. Selon le ministère, il forme les élèves à « prendre la parole en public de façon claire et convaincante » et leur permet aussi d’utiliser leurs connaissances « pour créer une argumentation et montrer en quoi elles sont essentielles pour [leur] projet de poursuite d’études, et même [leur] projet professionnel ». Il peut être aussi, si les jurys s’y prêtent, un moyen de contrôler la conformité des candidats à des attentes comportementales et idéologiques préétablies.

La correction généralisée de copies dématérialisées méconnaît le travail d’un professeur pour qui, derrière la copie, il y a un élève. Il souhaite comparer les copies, les revoir, ajuster la note et non procéder à un travail mécanique, voire à des annotations préenregistrées, comme un « robot » – « ce mot dérivé du tchèque « robota », qui signifie travail servile », précisent les auteurs de la tribune. Ils mettent en cause le ministère et l’inspection générale qui, « fascinés (ou feignant de l’être) par l’outil technique […] oublient d’interroger la contrainte technologique ».

Leur conclusion ne peut qu’être approuvée par ceux qui connaissent un peu le métier d’enseignant : « Archaïques, sans doute, nous voudrions enseigner à nos élèves par le dialogue, dans un rapport vivant. Non pas évaluer machinalement les performances de gestionnaires en herbe. » Bien sûr, on n’en est pas encore là, mais beaucoup de réformes procèdent de cet état d’esprit, qui altère et dénature l’acte d’enseigner. On prétend défendre le savoir et vouloir rendre les élèves autonomes, alors qu’on tend de plus en plus à les couler dans un moule technocratique et déshumanisé pour en faire des exécutants dociles.

C’est ainsi qu’on crée une néo-libérale, qui s’impose par une contrainte travestie en et n’a plus rien d’humain. La mascarade du est un épisode de cette farce tragique.

22 juin 2021

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