Georges Sorel : gilet jaune ?

Si Georges Sorel (1847-1922), philosophe et théoricien du syndicalisme révolutionnaire, était vivant, je pense qu’il aurait participé au mouvement populaire des « gilets jaunes ». Bien sûr, la France sorélienne de la Belle Époque, des premières luttes syndicales, n’est pas celle d’aujourd’hui, celle des start up, des délocalisations, celle des centres urbains gentrifiés et boboïsés. Le Sorel du mythe de la grève générale, face à ce vaste mouvement, à la fois spontanéiste, aurait sans doute posé la question : mais où sont donc passés les syndicats ?

Sorel, en effet, croyait réellement au rôle avant-gardiste du syndicat, et pourtant il aurait sans doute reconnu cette capacité révolutionnaire au mouvement des gilets jaunes, ne se laissant pas récupérer par un quelconque socialisme réformateur. Mais c’est surtout sur le terrain de la violence populaire que les leçons soréliennes trouvent dans les dernières manifestations violentes et la répression policière une parfaite illustration. Bien sûr, il ne s’agit pas, ici, de faire l’apologie de la violence et du vandalisme gratuit, mais de restituer à la violence populaire sa signification symbolique, qui se fait le tambour d’une grande partie de la population française, des déclassés, de la classe moyenne périphérisée, du milieu rural oublié, une France populaire longtemps méprisée et ignorée par une super-classe mondialiste et privilégiée. Le saccage des hauts lieux de la République, l’Arc de Triomphe, en dit long sur la crise de confiance entre la classe politique et le peuple. Non pas que le peuple français se soit soudainement talibanisé dans une rage iconoclastique, et que les Marianne de Valmy soient devenues les cibles tels les Bouddhas de Bamiyan, mais plutôt le triste constat qu’il ne se reconnaît plus dans les symboles d’une République réduite aux images d’Épinal, pâles attributs d’une ploutocratie mondialiste détachée du réel.

Sorel y aurait sans doute vu l’expression d’une lutte où se situent les vrais combats : entre groupes pauvres et groupes riches, entre oligarchie et peuple, au-delà du clivage droite/gauche, une nouvelle grille de lecture schmittienne à l’heure populiste. D’autre part, là où Sorel demeure encore d’actualité, c’est lorsqu’il dénonce les “illusions relatives à la disparition de la violence”.

En effet, les derniers affrontements entre forces de l’ordre et manifestants devant l’Arc de Triomphe ont eu le mérite de remettre les pendules à l’heure et de brutalement remuer le somnambulisme iréniste de la classe politique, en déphasage complet avec les aspirations sociales et les besoins réels du peuple. D’autre part, elles ont eu le mérite de replacer la question sociale au cœur de la sphère publique, accaparée depuis quelques décennies par les revendications sociétales des diverses minorités dont la gauche libérale s’est faite le principal porte-drapeau. Ce n’est pas par hasard que Sorel fit un détour à l’Action française, où il s’était imprégné de l’opposition maurassienne entre pays légal et pays réel. En effet, lorsque la classe politique n’est plus à l’écoute des aspirations du peuple, et lorsqu’elle s’isole dans une tour d’ivoire, elle n’est jamais à l’abri d’une irruption de violence populaire, dont les conséquences peuvent être imprévisibles.

C’est bien cette rupture à la fois sociale et identitaire qui constitue la trame des derniers événements. Au-delà du prix du gazole, c’est bien le récit d’une violence symbolique entre groupes pauvres et groupes riches, une division propre à alimenter le contenu mythique d’une nouvelle « furia francese ».

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