Editoriaux - Entretiens - 11 octobre 2019

Général Bertrand Soubelet : « Aucune institution n’est épargnée par la radicalisation, il faut ouvrir les yeux et arrêter d’être dans le déni »

Une semaine après l’attentat à la préfecture de police de Paris, le général de corps d’armée (2s) Bertrand Soubelet, ancien directeur des opérations et de l’emploi à la Direction générale de la gendarmerie nationale, analyse le contexte et les conséquences de cet attentat sans précédent sur notre territoire.

Au micro de Boulevard Voltaire, il aborde avec clarté la question de la montée de l’islamisme, y compris dans l’administration, et de l’immigration incontrôlée.

Eu égard aux fonctions que vous avez occupées, j’imagine que le drame de la Préfecture de Police de Paris vous a fortement fait réagir. Selon vous, aurions-nous pu prévenir cet attentat ?

J’ai été marqué, comme tous les Français, par cet événement dramatique. Au-delà de cet événement, c’est l’illustration que les hommes politiques ne veulent manifestement pas voir de ce qui se prépare dans notre pays depuis de nombreuses années. Les institutions et les administrations sont confrontées à la présence d’individus sensibles aux causes islamistes et salafistes. Mais nous sommes face à un véritable déni. C’est un vrai sujet, mais il n’est pas nouveau. Tout le monde le connaît, mais personne ne sait le traiter correctement.
Pour traiter un sujet de cette nature, il faut avoir un minimum de courage. Il faut faire en sorte que lorsqu’il y a des alertes et des signaux faibles, ils soient pris en compte et traités. Je n’ai pas accès au dossier de la Préfecture de Police et il est toujours difficile de se prononcer lorsqu’on n’a pas tous les éléments. Il semble néanmoins que quelques signaux faibles n’ont probablement pas été pris en compte. Et c’est très dommage …
Lorsqu’il s’agit de questions d’ordre confessionnelle et en particulier musulmane, une sorte de pression psychologique s’exerce sur les uns et les autres. Personne ne veut parler, de peur d’être menacé de harcèlement, soupçonné de racisme ou d’islamophobie. Tout cela n’est pas sérieux !
Partout dans notre pays, nous avons des individus radicalisés qui ne sont pas complètement identifiés. Lorsqu’ils le sont ou lorsqu’il y a des suspicions, il est du devoir de l’État de prendre des mesures pour faire en sorte que ces individus soient écartés.
Le ministre de l’Intérieur et la ministre de la Justice disent qu’ils vont mettre au point une procédure. Mais tout cela, c’est du vent ! Je pense que c’est une question de management. Dans notre administration, surtout sur ces sujets-là, le management est depuis trop longtemps déficient. Il est temps de réagir et de prendre le taureau par les cornes.

Emmanuel Macron a appelé à la « vigilance ». Il a été accusé d’appeler à la délation sur les réseaux sociaux. Christophe Castaner a énuméré un certain nombre de signaux faibles. Néanmoins, ces signaux dont il a parlé, notamment le port de la barbe et le voile intégral, font partie des choses que les Français voient. Vous avez raison de le dire, il y a sans doute un tabou sur ce sujet-là. Sur un plan législatif, y a-t-il l’attirail suffisant pour lutter ? Une fois que vous aurez signalé cela, la personne peut-elle prendre un avocat et dire « moi, je ne serre pas la main des femmes pour x raisons », c’est ce qui s’était dit pour un conducteur de bus à Clermont-Ferrand.
Cette énumération ne va-t-elle pas rester lettre morte ?

Tout le monde craint que cela reste lettre morte. Il n’y en a jamais qu’un seul signal faible, mais toujours plusieurs. Au-delà de cela, je suis toujours très étonné que le chef de l’État et les ministres s’intéressent au fonctionnement de l’administration. Ce n’est pas de leur niveau. Ils ne sont pas là pour cela. L’administration doit assumer ses propres responsabilités. C’est au chef des administrations de régler ce problème. Il est hors de question de faire descendre dans l’arène les ministres et le président de la République. Tout cela n’a aucun sens. Dans notre pays, j’observe que toutes les petites difficultés de fonctionnement remontent au niveau de l’État. Quelles va être le rôle de toute la hiérarchie intermédiaire ? Faisons confiance à l’intelligence humaine et laissons les administrations faire ce qu’elles ont à faire. Évidemment, il est absolument impératif de faire confiance. Quand il y a des signalements, ils doivent être suivis d’effet.
Il ne faut pas tomber dans le jeu des dépôts de plainte pour harcèlement. Beaucoup de gens sont identifiés et disent : « je vais porter plainte pour harcèlement ». Ils engorgent la justice.
La judiciarisation de tous ces petits faits pose une vraie difficulté. Ce n’est pas une question judiciaire, c’est une question administrative. Cela relève du fonctionnement de l’administration.
L’administration a suffisamment de clés et de moyens pour pouvoir écarter un certain nombre de fonctionnaires qui présentent des difficultés. On peut le faire quand il y a des difficultés de fonctionnement. Chez les militaires on appelle cela la manière de servir. Il suffit de se servir de ces critères-là et cela ne pose aucune difficulté. Là aussi, il y a une question de cohérence, il faut aller jusqu’au bout et avoir le courage de le faire.

Le juge Trévidic a dit sur Europe 1 que dans l’institution judiciaire ces faits pourraient aussi arriver. Pensez-vous la même chose de la gendarmerie ou pensez-vous qu’au contraire l’institution militaire gère peut-être mieux que la police ce genre de chose ?

Je pense qu’aucune institution n’est épargnée par ce phénomène. Il est difficile d’entrer dans le détail du traitement des institutions. Certains mettent la poussière sous le tapis. D’autres essaient de le traiter correctement. Il n’en demeure pas moins qu’il y a partout dans les institutions des gens qui posent problème. Je suis toujours étonné de la langue de bois sur ce sujet, notamment quand j’entends certains parlementaires qui identifient ou évaluent le nombre de ceux qui sont touchés par cela. Ce n’est pas sérieux de dire qu’il n’y en a qu’une dizaine. Il y en a beaucoup plus. Il faut ouvrir les yeux et arrêter d’être dans le déni.
Chaque institution a ses propres règles. Il faut qu’elles prennent le taureau par les cornes et que chacun fasse son métier. Il y en a partout, mais il faut bien les identifier et permettre aux chefs de terrain de prendre des décisions pour les écarter des postes sensibles. L’homme de la Préfecture de Police avait un poste en lien avec le support informatique. C’est assez troublant.
Les solutions à ce système ne viendront pas du président de la République ou des ministres. Elles viendront simplement du fonctionnement de toutes les institutions confrontées à cette difficulté. Il faut leur faire confiance et leur donner les moyens de régler ce sujet-là.


Leur donner les moyens, c’est-à-dire éviter qu’il puisse y avoir un recours juridique de ces personnes-là ?

Il n’est pas question d’éviter un recours juridique, puisqu’on ne l’évitera peut-être pas, mais donner des directives aux parquets avec la conduite à tenir.
Je rappelle que dans notre pays, il y a un parquet hiérarchisé. Il y a donc une politique pénale. De dire « vous ne recevez pas les plaintes de ce genre , sauf s’il y a des éléments matériels probants qui permettent de le faire », cela fait partie de la politique pénale.
Aujourd’hui, n’importe qui porte plainte sur ces sujets. Comme tout le monde à la trouille, on instruit les affaires et on fait perdre du temps à la justice.
Globalement, ce qui manque dans notre pays, mais pas uniquement sur ce sujet-là, c’est le courage !

Ce drame a surgi concomitamment à l’ouverture du débat sur l’immigration. Il est vrai que même si la personne en question n’était pas issue de l’immigration, les Français font un lien entre la montée de l’islamisme et l’immigration de ces dernières années. Quel est votre regard sur cette question-là ?
Pensez-vous qu’en ouvrant le débat, Emmanuel Macron a permis de libérer la parole ou pensez-vous que cela n’a servi à rien ?

Il me semble que ce que j’ai entendu n’a pas servi à grand-chose. Le sujet de l’immigration est un vrai sujet. Ce sujet a été évité ou contourné depuis de nombreuses années par nos responsables politiques. Encore une fois, ils n’ont pas pris leur responsabilité. Nous payons aujourd’hui une quarantaine d’années d’inaction, de renoncement et de soumission à la bien-pensance.
Nous sommes intoxiqués par tous ces gens qui développent des théories complètement stupides. Ils vont à l’encontre de l’intérêt de notre pays. Je suis pour le respect des droits de l’homme, évidemment, mais dans tous les sens du terme.
L’immigration est un vrai sujet qui n’a pas été pris en compte. Il faut qu’il le soit.
Notre pays est un pays historiquement d’immigration. Cela ne pose pas de difficultés puisque nous avons déjà connu un certain nombre de vagues d’immigration. Nous en avons besoin, mais pas dans n’importe quelles conditions et pas n’importe comment. L’immigration doit être une politique maîtrisée. La maîtrise est absolument essentielle. Or, aujourd’hui, nous n’avons pas de maîtrise, même sur la question des réfugiés. Quant à l’immigration illégale, elle est très claire. On ne peut pas pénétrer dans notre pays et fonder une relation avec un nouveau pays en enfreignant la loi au moment où on met le pied sur son territoire. Ce n’est pas possible.
L’immigré illégal n’a rien à faire sur notre territoire. Je ne comprends pas pourquoi nous n’avons pas exprimé cela depuis longtemps. En revanche, ceux qui sont admis sur notre territoire de manière légale, tous ces gens qui arrivent chez nous pour partager notre destin, faisons en sorte qu’ils soient accompagnés et qu’on ne fasse pas d’eux des gens déçus et mal traités. Nous devons leur expliquer que, dans notre pays, il y a des règles à respecter. S’ils ne les respectent pas, cela veut dire qu’ils ne sont pas d’accord avec notre contrat social et national. Par conséquent, ils n’ont rien à faire chez nous.
Soyons clairs et nets. Accompagnons ceux qui arrivent chez nous et expliquons-leur les règles. Et lorsqu’ils ne les respectent pas, qu’ils s’en aillent. Le discours doit être humain ; le discours ne doit pas être brutal. En revanche, il doit être clair. Cela fait trop longtemps que, dans notre pays, nous ne sommes pas clairs. Devenons un pays accueillant, mais aussi ferme et sévère s’il le faut avec ceux qui ne respectent pas la loi de notre pays.


Vous disiez précédemment que la France a connu d’autres vagues d’immigration. Néanmoins, l’élément nouveau est l’islam. À la fin du 19e siècle et au début du 20e siècle, les vagues d’immigration étaient européennes, italiennes, polonaises, etc, et donc culturellement proches parce que chrétiennes.
Comparer ces vagues d’immigration à celles que nous connaissons actuellement n’est-ce pas faire une comparaison un peu spécieuse ?

Je ne la compare pas. Je fais simplement un constat sur notre évolution historique. Il est vrai que cette immigration n’est pas de même nature. Là aussi, il faut être extrêmement clair. Il faut tout accorder aux immigrés, y compris de confession musulmane en qualité de Français, mais il ne faut rien accorder à l’islam politique tel qu’il veut nous être imposé par les salafistes. Il faut être impitoyable.


Nous avons récemment fait un sondage auprès des lecteurs pour savoir qui serait à même de diriger le pays. Nous avons proposé des noms, le vôtre n’en faisait pas partie, mais nous aurions pu. Nous avons donné celui de quelqu’un qui vous est proche et auquel on vous compare souvent parce que vous avez eu des parcours similaires. Pour les Français, il semblerait que vous représentiez un certain nombre de valeurs et notamment de courage. Il s’agit du Général de Villiers.
Son nom était à la fin de la liste et curieusement il est ressorti en tête. Il serait le personnage en tête parmi ceux qui pourraient redresser le pays. Qu’en pensez-vous ?

Cela ne me surprend aucunement. Depuis quelques années, les Français sont extrêmement sensibles aux valeurs que les militaires défendent. Les militaires ont choisi de sacrifier leur vie pour leur pays. C’est un choix de vie qui a des conséquences très importantes sur le comportement, notamment sur la place que nous accordons à l’Homme dans notre réflexion et dans notre manière d’être.
Il ne faut pas oublier qu’un chef militaire a la responsabilité de la vie de ses hommes lorsqu’il part au combat. Cela donne une vision des choses et de la vie totalement différente. Forcément, nous ne pouvons pas nous militaires, notamment ceux qui ont exercé des responsabilités de haut niveau, avoir la même vision de la vie de notre pays et de notre société que les hommes politiques. Partout où nous sommes passés, partout où nous avons exercé des responsabilités, nous avons été responsables des décisions qui engageaient parfois la vie de nos hommes. Cela change tout !
Les Français savent quelles sont les valeurs qui sous-tendent cette réalité. Par conséquent, ils se disent que les militaires sont des gens honnêtes, droits et qui ont le sens du pays, de la nation et du parcours historique de notre pays.
De manière assez naturelle, les Français se tournent vers les militaires. Ils savent qu’un militaire est un homme qui a une parole et qui la respecte. Ce n’est pas forcément le cas de tous les hommes politiques. Lorsqu’il y a un militaire qui se signale parce qu’il a fait une action particulière comme c’était le cas de Pierre de Villers par exemple, ils s’en souviennent et considèrent que c’est peut-être le modèle susceptible d’apporter une plus-value et de donner une espérance aux Français. Je comprends très bien cette réaction.
Je souhaite ajouter que, contrairement à ce que certains hommes politiques croient, les militaires sont parmi les plus grands démocrates de notre pays, et probablement beaucoup plus que certains hommes politiques.

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