Editoriaux - Education - Politique - 27 avril 2019

Fermer l’ENA ? L’école est finie !

Pour répondre durablement à la crise des gilets jaunes, le Président Macron redouble d’imagination : pourquoi ne pas supprimer l’ENA ? Ou pourquoi ne pas lui donner un autre acronyme, pense-t-il. Serait-ce un énième os à ronger adressé aux chaînes d’information pour quelque temps ? Toujours est-il que, durant ces derniers mois, tout aura été fait pour tirer le meilleur profit de chaque événement, petit ou grand, significatif ou anecdotique ; l’essentiel étant de ne surtout pas résorber « la fracture sociale » (Marcel Gauchet). Alors, cette idée consistant à évincer définitivement les énarques n’a qu’une vertu si ce n’est de donner l’illusion que les élites ne se reproduiront plus.

Les classes sociales les plus défavorisées sont confrontées à un plafond de verre les empêchant d’intégrer les hautes écoles. Il suffit, pour s’en convaincre, de percevoir l’hypocrisie inhérente à la fameuse « carte scolaire ». Des lycées parisiens du meilleur niveau, bien qu’étant républicains théoriquement, n’acceptent que des élèves dont les résultats sont irréprochables depuis la primaire, mais surtout et avant tout dont les parents sauront jouer des coudes pour imposer le dossier de leur progéniture auprès du proviseur. En réalité, la bonne vieille école républicaine ne peut plus tenir ses promesses dans une France sans frontières, tant sociales que fiscales. Ceux-là sont pistonnés pour mieux pistonner : s’exporter à l’étranger, dans le tiers-monde au mieux, dans la Silicon Valley au pire.

Par ailleurs, nos établissements scolaires ne sont plus que des pétaudières : six mois après le vain lancement du hashtag #PasDeVague, les enseignants ont renoncé à révéler les tabous de l’institution éducative française, des scandales inimaginables pour le grand public. Alors, pourquoi fermer les grandes écoles quand il ne peut plus y avoir d’écoles ? In fine, les macroniens aspirent à être les derniers de leurs Mohicans : ces libéraux-libertaires entendent encourager tout nivellement par le bas des métiers, y compris les plus honorifiques. Parce que le libéral pense que l’émancipation individuelle passe par la flexibilisation exponentielle. À vrai dire, une précarisation perpétuelle. « Sois une appli et tais-toi ! », nous susurre-t-on à l’oreille.

En définitive, des Albert Camus ou des Pierre Bérégovoy ne seront plus en mesure d’éclore. À l’image de Sartre à l’adresse de l’auteur de La Chute, il y aura toujours quelqu’un pour rappeler à l’autre qu’il était pauvre avant d’avoir du prestige. À l’évidence, toute globalité porte son lot de féodalité. Car l’inégalité est le principal moteur de la liberté : accumuler de la quantité pour être une nouvelle qualité. Ainsi va le monde de Minc, d’Attali et de la Macronie…

Et que dire du devenir de la philosophie sous l’égide de Jean-Michel Blanquer, l’actuel ministre « high tech » de l’Éducation nationale ? Dès 2021, celui-ci fait de cette discipline une simple variable d’ajustement au baccalauréat : une épreuve écrite au coefficient 8 – le plus bas dans le calcul final – dévalorisée à cause de l’introduction du contrôle continu, ainsi que d’« un grand oral » préparé depuis la première (autrement dit, une « grosse impro », au coefficient 10). Ainsi va la France : une Maison de la jeunesse à plus grande échelle. En somme, l’ENA part, mais l’essentiel reste…

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