« Le Maire et Montaigne seront toujours deux, d’une séparation bien claire », se plaisait à dire l’auteur des Essais, faisant la différence entre sa fonction d’édile de Bordeaux et sa véritable nature. Le nouveau garde des Sceaux semble marcher sur ses pas, qui répète à l’envi faire la distinction entre le ministre et l’avocat : au ministre le costume-cravate, le langage mesuré ; à l’avocat la tenue débraillée ou le propos transgressif. Mais il n’est pas donné à tout le monde de changer de personnage sans paraître versatile.

À preuve, la polémique suscitée par sa préface au nouveau livre de Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, qui doit paraître le 18 août. « Ce livre, les ayatollahs de l’écologie s’en serviront pour allumer le barbecue où ils cuiront leurs steaks de soja », y écrit – avant, il est vrai, d’être nommé ministre de la Justice. Il ne mâche pas ses mots pour dire tout le mal qu’il pense des défenseurs de la cause animale, qu’il traite d’« illuminés » et d’« intégristes » et dont il dénonce l’« extrémisme » et le « dogmatisme aveugle ».

Propos qui, à la veille de la publication de l’ouvrage du patron de la FNC, ont contraint le ministre, qui se sent incompris, à s’expliquer : « On peut être contre l’interdiction d’une certaine chasse et défenseur du climat et de la nature, comme je le suis et l’ai toujours été », se défend-il sur Twitter, distinguant les écologistes et les « ayatollahs de l’écologie », avec cette conclusion : « Y a-t-il encore de la place pour la nuance et le rassemblement dans notre société ? » Dupond-Moretti, champion de la nuance ? On aura tout vu ! Sans doute son portefeuille l’a-t-il miraculeusement métamorphosé.

Rappelez-vous : en 2015, interrogé par Léa Salamé, il avait formulé, en émule de Saint-Just, le souhait de voir interdire le Front national. « [Jean-Marie Le Pen] s’est occupé des juifs, elle s’occupe des musulmans », avait-il lancé à propos de Marine Le Pen : bel exemple d’une expression nuancée. Lors de la passation de pouvoir, le 7 juillet 2020, il s’était apparemment adouci, assurant qu’il ne ferait « de guerre à personne », qu’il serait le ministre « du dialogue », mais n’avait pu s’empêcher de conclure en tombant dans la mode conformiste. N’avait-il pas déclaré qu’il serait « un garde des Sceaux de sang-mêlé »« celui de l’antiracisme et des droits de l’homme » ?

Montaigne distinguait le maire de l’homme, mais était naturel dans les deux rôles. Plutôt que de plagier Montaigne, dont il n’a pas l’envergure, Éric Dupond-Moretti ferait mieux de rester lui-même. Ses coups de gueule et son indépendance d’esprit sont appréciables, même si le choix de ses cibles peut être discutable. Quand il se croit obligé d’abonder dans le politiquement correct, pour être un ministre fréquentable, de déguiser sa faconde et sa fougue en langage convenu, pour plaire à ses nouveaux maîtres, on en vient à regretter qu’il ait accepté de devenir ministre et de vendre son talent pour un plat de vanité.

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