Électeurs de Trump, électeurs de Bardella : entre colère et volonté de rupture

@Arnaud Jaegers/unsplash
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Dimanche soir, la « grenade dégoupillée dans les jambes » a bien explosé comme le souhaitait Emmanuel Macron. Résultat : une Assemblée nationale éparpillée façon puzzle où les premiers se retrouvent les derniers. Totalisant le plus grand nombre de voix exprimées, le RN n’en demeure pas moins en queue de peloton face aux blocs centriste et de gauche.

Le pays penche à droite et c’est Mélenchon et sa « nouvelle France » qui remportent la mise. Le président de la République et ses conseillers de l’ombre peuvent se féliciter. Ils sont les rois de l’entourloupe. Chapeau l’artiste ! Diviser pour continuer à régner. Et peu importe si ce n’est plus que sur un champ de ruines. En France comme aux Etats Unis, le petit peuple des déclassés est sommé de renoncer à ses pulsions populistes et de se montrer enfin raisonnable. Qu’il retourne dans ses périphéries et se tienne tranquille.

« Dans les circonstances actuelles, la dissolution, loin d’apaiser et de clarifier, agit, on le voit, comme un accélérateur de la radicalisation de la société et de la montée vers la violence », écrivait pourtant, avec lucidité, Henri Guaino, en juin dernier. Il était l’un des rares à comprendre que sous les cendres des idéologies périmées et des promesses non tenues, un feu couve qui pourrait, un jour, tout embraser.

Une masse silencieuse qui bouillonne

Les représentations médiatiques sont parfois trompeuses. Nous nous sommes tant habitués à voir la violence se déchaîner dans nos rues sous les traits des extrémistes de gauche et des « jeunes » issus des « quartiers » que nous en sommes venus à croire que le reste de la population était soit indifférent soit résigné.

Il y a pourtant des enquêtes d’opinion qui font ressortir une tout autre réalité. La France « en colère » n’est peut-être pas là où on voudrait nous faire croire qu’elle se trouve. Un sondage IPSOS, réalisé à l’occasion des dernières élections européennes, a montré que les Français se considérant comme « en colère et très contestataires » se situent à 47 % parmi l’électorat de Jordan Bardella, contre 16 % chez LFI et, sans surprise, 2 % chez Renaissance.

Le choix d’une prise de température des émotions est très intéressant, car celles-ci révèlent une réalité brute, plus inconsciente, plus souterraine et, probablement, plus à même de rendre compte de l’état d’esprit des électeurs et des tendances à venir.

Le sondage IPSOS montre, en effet, des écarts impressionnants lorsqu’on décortique cette dynamique émotionnelle. L’état d’esprit « révolté » concerne 46 % des électeurs RN, contre 15 % pour LFI. « En colère » : 47 % RN, 11 % LFI. « Angoissé » : 40 % RN, 11 % LFI. « Déprimé » : 35 % RN, 16 % LFI.

Concernant, la « satisfaction à l’égard de sa vie », 53 % des électeurs de Bardella se disent « pas du tout satisfaits », contre 13 % de ceux de LFI et 1 % de ceux de Renaissance.

On retrouve des écarts similaires pour ce qui concerne la sociologie des électorats. 50 % de ceux qui s’autodéclarent « défavorisés » sont des électeurs RN, contre 19 % pour LFI. Ceux qui « bouclent tout juste leur budget » sont à 40 % des électeurs RN, contre 10 % pour LFI. On en déduit que la France populaire, celle qui souffre socialement, vote très largement pour le RN. On le savait. Elle est fortement « déprimée » et « angoissée ». C’était prévisible.

Une volonté de rupture

Cependant - et c’est là ce qu’on pourrait manquer et ce sur quoi il faut insister -, cette France silencieuse, qui ne descend pas (pour le moment) dans la rue pour tout casser, qui ne brûle pas les bâtiments publics à la moindre saute d’humeur, qui ne plante pas des couteaux à tous ceux qui la regardent de travers, cette France-là bouillonne intérieurement. Elle n’est pas seulement « en colère », elle est « révoltée ».

Elle n’est pas seule à l’être. Aux États-Unis, 55 % des Américains disent ressentir de la colère continuellement ou souvent à propos de la politique, et 34 % de temps en temps. Ils ne sont que 11 % à répondre rarement ou jamais.

Concernant le vote Trump, une très intéressante question posée par un sondeur, en mars dernier, montre que cette colère, comme en France, ne tourne pas à vide mais nourrit une volonté profonde de changement.

À la question « Pensez-vous que Donald Trump est quelqu’un qui va secouer le pays pour le mieux ou pensez-vous qu’il est un danger pour la démocratie et qu’il divisera le pays s’il est élu ? », 56 % des Américains répondent qu’il « secouera le pays pour le mieux ».

Un avis partagé par 85 % des républicains mais aussi (ce qui est plus surprenant) par 33 % des démocrates et 51 % des indépendants. Trump est encore majoritairement perçu comme quelqu’un à même de bousculer le « système » et de défier le statu quo à Washington.

Le risque de la neutralisation

La question que l’on peut se poser à propos de Trump est la suivante : comment un candidat multi-inculpé est-il parvenu non seulement à s’imposer à la primaire républicaine mais aussi à dépasser Joe Biden dans la plupart des sondages ?

Sans cette préalable prise de température émotionnelle, on a du mal à comprendre. En réalité, c’est la colère et la révolte contre des élites qui ont depuis longtemps fait sécession et se moquent de la volonté populaire comme d’une guigne qui expliquent cette étrange attraction.

Dans son livre Revolution: Trump, Washington and « We the People » (Post Hill Press), Kathleen McFarland, ancienne conseillère adjointe à la sécurité de Trump, a expliqué les raisons pour lesquelles elle avait rejoint la « révolution Trump », en 2016 : « Je n’étais pas aveugle aux défauts de Trump, écrivait-elle. Je l’ai soutenu malgré sa rudesse, son imprévisibilité et son personnage de bagarreur de rue. À bien des égards, je l’ai soutenu précisément à cause de ces caractéristiques. Je voulais quelqu’un qui défierait le statu quo, briserait les cartels du pouvoir à Washington et inverserait les politiques économiques et étrangères qui favorisaient les élites aux dépens des classes ouvrières et moyennes. »

Huit ans plus tard, le petit peuple des Blancs déclassés de l’Amérique périphérique, qui forme le cœur de l’électorat MAGA (Make America Great Again, slogan de Trump), partage toujours cette attente. Il veut que ça change ! Le thermomètre émotionnel de l’électorat RN ne dit pas autre chose.

Cependant, à Washington comme à Paris, les élites, qui croient en leur droit inaliénable à gouverner, sont bien décidées à tout mettre en œuvre pour que rien ne change. En France, une alliance contre-nature, sous couvert de « front républicain », est parvenue une nouvelle fois à neutraliser l’expression démocratique d’un peuple jugé déraisonnable et dominé par des passions dangereuses.

Comment réagira cette France silencieuse qui bouillonne, si elle est une nouvelle fois dupée, flouée, méprisée ? Faute d’être entendue, faute de voir se mettre en place un vrai changement de cap, elle pourrait bien finir par exploser.

Frédéric Martin-Lassez
Frédéric Martin-Lassez
Chroniqueur à BV, juriste

Vos commentaires

18 commentaires

  1. Des tripatouillages dignes des plus beaux jours de la IV ème république ont dénéturé la volonté des Français. Combien de teps encore ce déni de la volonté populaire va-t-il tenir et permettre la mise en place d’un gouvernement totalement dénué de légitimité ?

  2. Pour l’heure, les naïfs et les crétins ont été les idiots utiles des destructeur de leur pays ! Condoléances aux plus lucides. Quant à une « explosion », on peut douter qu’elle ait lieu avant longtemps si l’on s’en réfère à l’euphorie médiatique…

  3. Je pense que les Français commencent à comprendre que l’enjeu profond est justement de changer le peuple français en profondeur, le faire glisser, comme le l’explique très justement Philippe de Villiers, d’un homme enraciné dans son sol , opposé à un être déraciné déculturé et malléable à souhait par les politiques aux ordres des marchands qui nous gouvernent et qui se moquent royalement de l’identité des Français !
    (Villiers utilise le mot l’homme de « some where » en l’opposant au mot un homme d’any where) . Pour moi la première et dramatique manipulation a été de couper le tissu social français de ses traditions religieuses et en conséquence de sa Foi.
    Amis et chers compatriotes français retournez dans vos églises et retrouvez la Foi qui fut celle de Clovis. Et le Seigneur fera lever les hommes capables de défendre et de porter haut les couleurs et de notre civilisation !

  4. Un candidat inculpé ne doit pas se tracasser. On le voit en France actuellement mais en ce qui concerne Trump, il faut savoir que des présidents repris de justice existent, je pense à Ghandi, Mandela, et récemment au Brésil, Lula, coqueluche des médias officiels. Quand il y a une descente de police sous Bolsonaro, on se souvient des cris de nos médias avec les morts etc. et maintenant, de nouveau un assaut sur les favelas avec des morts et ça passe crème comme on dit maintenant. Un ouragan, un incendie meurtrier en Californie, avec Trump c’était lui le responsable, maintenant avec Biden, ce n’est pas lui le responsable. C’est comme çà, il faut s’y faire….

  5. Les électeurs macronistes vont avoir du mal à accepter le programme du NFP.
    Quant aux électeurs NFP, ils n’auront pas fait barrage au RN pour voir s’appliquer la continuité du macronisme. Le bal des grandes désillusions va débuter. Le spectacle pourrait être comique si ce n’est que ce sont les Français qui vont être les dindons de cette sinistre farce.

  6. En France, la révolte a déjà eu lieu et les révoltés ont perdu. Paysans, Gilets Jaunes, patriotes des villes et des champs, ils sont rentrés chez eux, éborgnés, amputés ruinés.
    Derrière son premier rideau qui est celui de la propagande, le régime dispose de moyens de répression bien trop efficaces. En amont, le repérage et la réclusion préventive des plus déterminés est d’une totale efficacité. Ensuite ce seront les moyens soft de « maintien de l’ordre ». Foin des balles et du sang versé! les gaz lacrymogènes sont bien plus dissuasifs …
    Ainsi, si des émeutes éclatent, les techniques policière de contrôle des manifestations et de répression des révoltes sont devenus d’une telle efficacité que l’espoir de les voir aboutir est nul.
    La mort sous les balles des patriotes du 6 février 1934 n’est même plus une option.
    Seule nous reste l’exaspération, la souffrance et la rage.

  7. Les Français de coeur , n’en ont pas fini avec les coups fourrés , le machiavélisme de ce Président !
    Je le soupçonne d’avoir dans les sous-sols de la présidence , un cabinet noir , ou il réunit ses spécialistes (qu’il faut reconnaître très habiles et chevronnés), des « coups bas « . Il est pugnace , manipulateur , et très sournois .

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