Nos élites délirent avec les caricatures et se payent de mots en invoquant, à tout bout de champ, la liberté d’expression. « Il faut immédiatement reproduire massivement toutes les caricatures de Charlie, les placarder sur tous nos murs pour faire taire les assassins. Ils peuvent tuer une personne, ils ne nous tueront pas tous », déclarait Pascal Bruckner, dans les colonnes du Figaro, au lendemain de la décapitation de Samuel Paty. Tout cela est pure folie !

Transportons-nous à Nice en 2010. Un photographe obtint le « coup de cœur » du jury de la FNAC avec une photo qui fit grand bruit : un jeune homme de dos, le pantalon sur les chevilles, s’y essuyait les fesses avec le drapeau français. Imaginons que le photographe ait été assassiné par un nationaliste radicalisé, une sorte de Raoul Villain*. Qui aurait osé demander que la liberté d’expression soit défendue par un affichage massif de cette photo sur tous les murs de nos villes, de nos villages, dans nos mairies, dans les couloirs du métro, sur les bus, dans nos écoles ?

« Attentat après attentat, la France s’assombrit », déclare le président du Sénat. « Les mots ne suffisent plus. Réagissons fort, ne cédons rien, affirmons notre identité, défendons notre démocratie pied à pied. » Affirmons notre identité !

Oui, soyons un peuple qui sait se retrouver à Versailles pour célébrer la joie du vivre ensemble devant le Vagin de la reine, d’Anish Kapoor, ou les Aspirateurs, de Jeff Koons ! Un peuple à qui les élus offrent, pour Noël, un plug anal à admirer devant le ministère de la Justice, un peuple qui ne demande qu’à être sensibilisé à la défense de la planète par Domestikator, une scène de zoophilie géante érigée sur la piazza du Centre Pompidou. Un peuple qui, blasé par l’urinoir [Fontaine, NDLR] centenaire de Marcel Duchamp, sait se distraire de son ennui avec un verre d’urine de Ben, et communier dans le partage républicain d’une boîte de Merda d’artista, de Piero Manzoni. Un peuple qui sait s’agenouiller, dans le respect de l’autre, devant Piss Christ, d’Andres Serrano, ce crucifix plongé dans le sang et l’urine et offert à la contemplation laïque de chacun par le Centre Pompidou. Un peuple fier de ses élus qui nous mettent à l’abri de la tentation populiste en défendant courageusement notre liberté d’expression, un peuple qui, grâce à eux, peut revendiquer en toute quiétude le droit républicain, démocratique et laïque de crier « Alléluia ! » avec l’équipe de quand Monseigneur Vingt-Trois est présenté, en page de couverture, comme le fils d’une Trinité se livrant à la sodomie. On pourrait poursuivre jusqu’à l’infini ce pitoyable inventaire.

Quand nos élus comprendront-ils qu’on ne « fait » pas « nation », comme ils disent, autour d’une liberté d’expression préemptée toujours par les mêmes professionnels de la bêtise et de la vulgarité ? Que l’unité et l’indivisibilité de la République n’est pas un mantra qui se récite à la tribune au lendemain de chaque tuerie. Que l’identité française ne se construit pas en réfutant l’existence de la culture française. Que le respect dû aux morts pour la France ne s’apprend pas en remisant l’emblème national au fond d’un placard à Bruxelles ou en enveloppant l’Arc de Triomphe. Que l’histoire d’un pays ne s’enseigne pas le temps d’un éloge funèbre. Que l’attachement au patrimoine national ne se transmet pas en permettant à d’impuissants « plasticiens » d’en parasiter les lieux emblématiques.

La France, cela se défend dans la tête et le cœur des Français. Lorsque le mal la ronge, il est urgent d’y remédier avec des projets culturels d’envergure nationale dans lesquels sa grandeur et son génie sont remis à l’honneur sur l’ensemble du territoire. Cela suppose que nos élus, au plus haut niveau, cessent de n’accepter les couleurs de la France que sur le col de leurs chefs cuisiniers. Ils ont des dossiers dans leurs tiroirs. Au nom de la liberté d’expression, qu’ils les sortent !

*Raoul Villain : assassin de Jean Jaurès (NDLR)

16 novembre 2020

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