Cinéma - Culture - Editoriaux - Livres - 21 septembre 2018

Dario et Asia Argento : la vie en giallo

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Lors de l’affaire MeToo, sorte de bal de fin d’année pour féministes en goguette, Asia Argento a brillé de toutes ses paillettes. Proie innocente au début ? Manipulatrice à la fin ? Comme le faux coupable ou la victime meurtrière chers à Alfred Hitchcock… C’est bien simple, on dirait la vedette d’un film de son auguste géniteur, Dario Argento, dont les mémoires viennent enfin d’être traduits en français, souvenirs au titre aussi parlant que sobre : Peur.

Dario Argento, le père, maestro du frisson à l’italienne et de la trouille transalpine, a connu, en son temps, les mêmes tourments que la fille. Après Six femmes pour l’assassin, le film séminal de Mario Bava, c’est lui qui grave les commandements du giallo. En lettres de sang, évidemment. « Giallo », ça veut dire « jaune », en italien. C’est le roman policier local. En France, la série noire ; là-bas, son homologue jaune.

Ce jaune est d’ailleurs mêlé de rouge, codes graphiques du genre obligent. Les victimes sont des femmes généralement peu vêtues. L’arme du crime est blanche. Les coups portés sont des pénétrations métaphoriques. À l’agonie, les mourantes arborent des grimaces en forme d’orgasmes. Le tout est filmé à la Borgia, entre Éros et Thanatos. Visuellement, c’est sublime, même si les féministes d’alors jugent la chose insoutenable. Ainsi, sa carrière durant, Dario Argento sera poursuivi par les ligues de vertu. Accusé de misogynie et d’apologie du viol, il a beau rétorquer qu’il ne s’agit que de films, rien n’y fera. Pour tout arranger, son talent agace et le refus de plier devant la junte communiste tenant les rênes du pouvoir culturel de l’époque énerve plus encore.

Asia fait donc ses premières armes sous la houlette paternelle et y gagne ses galons d’actrice libérée, ce qui peut expliquer nombre d’événements à venir. Il est un fait que Dario est un peu fou. Fou sous substances généralement illicites. Ça le maintient un peu dans les étages. Sans compter l’alcool, qui le renvoie dans les sous-sols. C’est pourtant durant cette période, déconnectée du réel dirons-nous, qu’il livre cinq chefs-d’œuvre, couchant ses cauchemars sur papier en pleine nuit, trempé de sueur, après avoir barricadé portes et fenêtres de sa chambre d’hôtel : il a peur de dormir chez lui. Il en fait des scénarios. C’est peut-être un détail pour vous ; mais pour le cinéphile, ça veut dire beaucoup, sachant les cohortes de cinéastes qui se seraient damnés pour filmer ne serait-ce qu’à la cheville de cet artiste dément.

D’où sa trilogie « animalière », Oiseau au plumage de cristal, Chat à neuf queues et Quatre mouches de velours gris. Dans la foulée, il dynamite le giallo avec l’indépassable Profondo Rosso (rouge profond, en ritalien, mais en nos contrées rebaptisé assez niaisement Frissons de l’angoisse). Puis, ultime chant du cygne, Suspiria, premier volet d’une seconde trilogie consacrée aux portes de l’Enfer censées se nicher sur notre bonne vieille Terre, trilogie prolongée dans le très correct Inferno et achevée par le fort embarrassant Mother of Tears.

Après Suspiria, alerté par son médecin, Dario Argento devient sobre comme un chameau. Y gagne la santé, mais y perd toute inspiration. Quelle ironie hygiéniste. C’est donc tout cela que l’artiste nous conte dans ce livre passionnant : enfance tourmentée, adolescence perturbée, amours mouvementées et paternité mal assumée.

Faut-il donc être malade patenté pour devenir grand génie ? Dans un registre plus respectable, l’Hitchcock occupant le début de ces lignes était un spécimen assez gratiné en matière de frustrations et de psychoses. En attendant, l’œuvre de Dario Argento n’en finit plus d’être rééditée, tandis qu’au Japon, autre pays connu pour sa cinéphilie déviante, ses films sont projetés dans des stades pouvant accueillir plusieurs milliers de personnes. Dernier petit détail ; ce démiurge fou fut également taxé de « fascisme ». Handicap ou petit plus commercial ? Le lecteur jugera.

En attendant, ce bel ouvrage est à mettre entre toutes les mains, surtout gantées de cuir et brandissant un rasoir à l’acier perlé de pourpre. Comment s’étonner, ensuite, que la môme Asia n’ait pas toutes les frites dans le même cornet ?

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