On a beaucoup parlé, ces derniers jours, de l’apparition de corbeaux, qui dénoncent anonymement leurs voisins, suspectés de ne pas bien appliquer les règles du confinement. Il paraît que cela rappelle les années noires de la collaboration. On pourrait aussi en trouver des exemples à la Libération. C’est oublier, dans tous les cas, que les corbeaux ont malheureusement toujours existé dans l’Histoire. La presse nous rapporte une autre conséquence du coronavirus : dans des zones frontalières allemandes, des Français ont été insultés. Le retour à l’inimitié franco-allemande ?

Le ministre des Affaires étrangères allemand a dû condamner, samedi, ces agressions verbales : « Le coronavirus ne connaît pas de nationalité. C’est la même chose pour la dignité humaine […]. Un tel comportement n’est pas possible », a-t-il déclaré. Anke Rehlinger, ministre de l’Économie de la Sarre, a, elle aussi, présenté ses excuses de la part de l’ : « On entend dire que les Français sont insultés et qu’on leur jette des œufs. Quiconque fait cela pèche contre l’amitié de nos peuples […] Je présente mes excuses à nos amis français pour ces incidents isolés. »

D’autres témoignages sont cités par la presse. Selon le maire d’une petite commune allemande, des Français se sont plaints qu’on leur ait craché dessus lors de promenades ou à la caisse de supermarchés. L’un d’eux s’est entendu dire : « Retourne dans ton pays du corona ! » Le consul de France en Sarre a indiqué que « plusieurs femmes de ménage françaises », travaillant en Allemagne, « se sont vues refuser du jour au lendemain l’entrée dans leur entreprise ». Elle précise toutefois qu’il ne faut pas généraliser et que « l’inverse est aussi vrai ».

Voilà qui pourrait apporter de l’eau au moulin de nos dirigeants, qui répètent à l’envi que le virus n’a pas de frontières, que le repli sur soi attise les nationalismes et tout ce qui s’ensuit. La situation ne les empêche pas de faire de la « politique politicienne » et de continuer à distinguer entre les bons et les mauvais Français en fonction de leur position sur l’Europe et le mondialisme. En mettant le débat à ce niveau, ils sont à côté de la plaque. Car ces réactions d’hostilité d’une minorité d’Allemands à l’égard des Français, ou réciproquement, n’ont rien à voir avec quelque réveil des nationalismes. Elles révèlent simplement que la nature humaine n’est pas fondamentalement bonne et que les bas instincts peuvent remonter à la surface.

Qui nous assure que, si la crise se prolongeait, si les masques et les tests continuaient de se faire trop rares, si certains produits de première nécessité venaient à manquer, les Français ne se livreraient pas à des guerres intestines ? Pas besoin d’aller chercher les « boches » pour se trouver des ennemis héréditaires. L’ennemi, ce serai les voisins, les riches, les profiteurs du marché noir, tous ceux qui auraient une tête qui ne revient pas. Tant il est vrai que le rôle d’un gouvernement n’est pas seulement de lutter efficacement contre l’épidémie – ce qu’apparemment il n’a pas su faire jusqu’à présent – mais aussi de susciter la confiance et de donner l’exemple.

Est-ce le cas ? Mon petit doigt me dit que non, mais à chacun d’en juger. Il faut dire que, lorsqu’on a fondé sa philosophie politique sur les « premiers de cordée », plus occupés de leur sort que du reste de la population, quand on exalte la réussite individuelle, quand on aiguise les intérêts égoïstes, quand l’arrogance se substitue à la mesure, quand le mensonge devient un moyen de gouvernement, on est mal placé pour donner des leçons de bonne conduite.

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