Editoriaux - Histoire - Politique - 28 juillet 2017

Coup de gueule, cri d’alarme du procureur de Grenoble

Coup de gueule ou cri d’alarme ? “Grenoble est pourrie et gangrenée par le trafic” : c’est sans doute un mélange des deux que l’on retrouve dans cette déclaration, au Dauphiné libéré, du procureur de la République de Grenoble, Jean-Yves Coquillat, au sujet de la situation catastrophique que connaît actuellement la ville chef-lieu du département de l’Isère en matière de trafic de stupéfiants. Et le magistrat de déclarer que, vu la gravité de la situation, la réponse répressive a vraisemblablement atteint ses limites.

En réalité, l’ampleur du phénomène criminel sur l’agglomération grenobloise n’est pas une nouveauté. Pour s’en convaincre, il suffit de faire un retour en arrière de quelques décennies seulement. C’est au mitan des années 60 que le milieu grenoblois voit quelques caïds émerger. Parmi ceux-ci, un certain Mathieu Mattéi, qui régnera sur la prostitution et la drogue pendant quelques années avant d’être abattu par la concurrence en juin 1968. C’est le moment où, avec la succession de Mattéi, vont apparaître les “Italo-Grenoblois”, appelés ainsi à cause de leurs origines italiennes et corses. Les enjeux, pour la pègre, sont alors de contrôler le marché des stups, de la prostitution, du jeu et les établissements nocturnes de la ville. La guerre commence donc au début des années 1970. Elle va faire de nombreuses victimes chez les truands, jusqu’à ce que, en 1976, apparaisse un nouveau gang issu d’une banlieue de la ville, composé de gitans et d’Italiens. Ils porteront le nom de “bande de l’Abbaye” ou de “bande à Bavière”. Désireux de prendre le contrôle des activités criminelles sur Grenoble, ces jeunes loups, connus des services de police pour différents trafics (armes, voitures, cambriolages), ne tardent pas à s’en prendre aux “Italo-Grenoblois”. Cette nouvelle guerre des gangs verra disparaître quelques figures emblématiques du milieu local. La situation, qui tourne peu à peu à l’avantage de la bande de l’Abbaye, va perdurer jusqu’à la fin des années 1990. À cette époque, on parle déjà beaucoup de la présence, à Grenoble, de ramifications de Cosa Nostra. Cette thèse est d’ailleurs confortée par la présence, dans la ville, de familles directement en lien avec des chefs mafieux. L’un d’entre eux, un certain Calogero, sera arrêté alors qu’il séjourne clandestinement à Rives, près de Grenoble.

À cette histoire, déjà chargée, il convient d’ajouter, plus récemment, les nombreux règlements de comptes qui sont intervenus au cours de ces dernières années. C’est ainsi que, sur fond de trafic de drogue, une violence inconnue jusque-là, et en voie de banalisation, a pu se développer au point de faire dire aux responsables de l’ordre public que la situation de la capitale de l’Isère devenait, sur le plan sécuritaire, particulièrement préoccupante. Rien d’étonnant, donc, à ce qu’aujourd’hui, un haut magistrat tire le sonnette d’alarme. Car plus un quartier de Grenoble n’est épargné par la présence des dealers et l’utilisation d’armes de guerre pour défendre les territoires contrôlés est devenue la règle.

Cette situation, certes paroxystique à Grenoble, mais que commencent à connaître de nombreuses autres grandes villes, ne doit rien au hasard. Elle est consécutive à une suite de politiques sécuritaires qui ont privilégié les actions de prévention à coups de millions de francs puis d’euros, au détriment d’une répression ferme et ciblée. Ainsi au nom de la paix sociale a-t-on délaissé des quartiers entiers en y retirant les policiers qui tentaient, vaille que vaille, d’y maintenir l’ordre républicain.

Il est désormais évident que la situation, dans bon nombre de nos quartiers, échappe à tout contrôle. La question n’est donc plus de savoir comment regagner ces espaces perdus de la République, mais comment éviter que le mal ne se propage. Malheureusement, les intentions affichées du gouvernement nouvellement arrivé au pouvoir ne peuvent qu’inciter au pessimisme. Alors qu’il faudrait plus de policiers et de gendarmes, on réduit les effectifs. Alors qu’il faudrait plus de moyens, on coupe dans les budgets de manière drastique. Dans ces conditions, il y a fort à redouter que l’appel du procureur Coquillat ne soit, comme les autres, un cri pour rien.

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