Il y a bien des moyens d'éliminer un candidat gênant à une élection : une petite phrase, une affaire de costumes, un procès qui tombe à pic, une campagne de presse. Sans compter les fameuses boules puantes. Ce week-end, face à Zemmour - car c'est bien lui qu'il s'agit d'empêcher -, la gauche a rivalisé d'idées : Fabien Roussel en tête, sans doute émoustillé par la résurrection du nom de Staline dans le débat, souhaite que tout candidat condamné pour racisme ou antisémitisme ne puisse se présenter durant un an. Il est immédiatement suivi par Anne Hidalgo et Arnaud Montebourg. Mais la gauche n'a pas le monopole du concours Lépine de l'élimination de l'adversaire. Les centres droit et gauche ont aussi apporté leur petite idée à la cause, bien plus propre, bien constitutionnelle : supprimer l'élection présidentielle au suffrage universel. Tout aussi énorme que les trouvailles de la gauche folklorique. Inenvisageable à court terme, mais, en ces temps de réforme constitutionnelle permanente, les idées les plus saugrenues font parfois vite leur chemin.

Il y a une semaine, c'est Frédéric Pottier qui s'est fendu d'une tribune en ce sens dans Libération. Préfet, ancien délégué interministériel à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (DILCRAH) de 2017 à 2021, classé à gauche, il entend « rompre avec la politique spectacle » et parle même de « guignolisation ». Zemmour n'est jamais cité, mais on comprend que c'est lui, le gêneur. Frédéric Pottier n'avait pas eu la même idée, il y a cinq ans, quand un certain Emmanuel Macron était venu, lui aussi, déranger le jeu prévu.

Sur le fond, les critiques qu'il adresse à l'élection présidentielle au suffrage universel sont très contestables. Selon lui, « les candidats n’échangeraient plus sur une vision du monde ou des plateformes programmatiques, mais se trouvent sommés de réagir aux polémiques récurrentes entretenues par des médias à la recherche d’audience et par des personnalités plus ou moins loufoques qui n’ont d’autres objectifs que d’asseoir leur visibilité médiatique ». On assisterait à une « dépolitisation » du corps électoral. Le problème, c'est que l'élection présidentielle est justement la plus mobilisatrice, celle où les débats s'emparent des profondeurs du corps électoral et ce sont toutes les autres qui sont victimes, avec une abstention désormais massive et souvent majoritaire, d'une vraie dépolitisation. Notre préfet aurait dû se pencher sur ce problème-là, bien plus redoutable : le cas de députés, d'élus locaux ou nationaux élus avec 20 ou 30 % du corps électoral. Et qui font la loi, dans tous les sens du terme.

Autre critique, tout aussi faible : cette présidentielle ne jouerait plus le rôle de « stabilisateur » voulu par de Gaulle. Paradoxalement, notre préfet mendésiste (si, si, ça existe) cite la critique de Mendès sur cette élection qui va donner le pouvoir à des « aventuriers » : il reconnaît à cette innovation gaullienne de 1962 d'avoir permis le rassemblement de la droite et du centre, puis l'alternance à gauche. Elle « a structuré [...] les recompositions partisanes pendant presque 60 ans », concède-t-il. Mais aujourd'hui, alors que tout le monde reconnaît que nous vivons justement une grande recomposition, cela ne serait plus possible ?

Quelques jours plus tard, dans Le Point, Pierre Mazeaud, gaulliste, chiraquien, ancien président du Conseil constitutionnel, reprend la même chanson : « Si on pouvait en finir avec l'élection présidentielle... » Cela pourrait paraître étrange, de la part d'un ancien gaulliste, mais c'est oublier que le jeune Mazeaud, comme il le rappelle lui-même, fit partie de ceux qui s'y opposèrent en 1962 : « Lorsqu’il a voulu mettre en place l’élection du président au suffrage universel, Michel Debré et moi nous nous y sommes opposés. On a dit "non". Et quand le Général a maintenu sa décision, nous l’avons suivi, car la fidélité l’imposait. »

Finalement, le jeune mendésiste attardé et le vieux gaulliste infidèle, en revenant aux positions anti-de Gaulle de 1962, donnent à Zemmour un authentique brevet de gaullisme. L' du vice à la vertu : l'intéressé doit en être ravi.

4 novembre 2021

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