Cinéma - Culture - Editoriaux - Société - 29 novembre 2019

Cinéma : Les Misérables, de Ladj Ly

Rares sont les événements culturels à pouvoir réunir les classes moyennes supérieures métropolitaines et les populations des cités. Les victoires de Coupe du monde de foot en font indéniablement partie, tout comme les films « de banlieue ». Occasions rares pour nos premiers de cordée de se sentir proches des nouveaux « damnés de la Terre » et de déculpabiliser de leur train de vie privilégié. De là, ne nous leurrons pas, les critiques un peu trop dithyrambiques du film de Ladj Ly

Inspiré de faits réels, Les Misérables suit l’arrivée, au sein de la BAC de Montfermeil, de Stéphane, un policier intègre et sans histoire fraîchement muté de Cherbourg afin de se rapprocher de sa famille. Moins tendres que lui, usant volontiers de méthodes de cow-boys, ses nouveaux collègues, Chris et Gwada, lui font découvrir la cité des Bosquets quand les gitans du cirque installé à proximité viennent menacer les « grands frères » qu’ils soupçonnent de leur avoir volé un lionceau. Pour calmer le jeu, les policiers se lancent à la recherche de l’animal, mais lorsqu’ils mettent la main sur son ravisseur, un gamin connu pour des faits de délinquance, la tension monte et les trois hommes sont pris à partie par une bande de « jeunes ». Par accident, Gwada tire une balle de Flash-Ball™ en plein visage du voleur. Aussitôt, les trois policiers s’aperçoivent que la scène a été filmée à leur insu par le drone d’un enfant du quartier. Dès lors, tout le monde se met en branle pour mettre la main sur la vidéo, empêcher sa divulgation et l’embrasement de la cité. Une stratégie qui va se retourner contre eux.

Faisant preuve d’un véritable talent de mise en scène et d’un savoir-faire dans la composition de son cadre, le cinéaste brosse un tableau édifiant de la situation des zones urbaines sensibles et de leurs populations prises en tenaille entre les truands, les salafistes et les « grands frères ». Pour autant, sous-entend Ladj Ly, les circonstances difficiles dans lesquelles évoluent les trois policiers n’atténuent en rien la gravité de leur bavure. Avec une certaine mauvaise foi, la BAC est ainsi rendue seule responsable du carnage qui va se mettre en place à la fin du récit. Issa, le gamin qui a volé le lionceau, à la limite, est excusé. Vous comprenez, le pauvre voulait simplement s’amuser… On nous dit même, au début du film, que le petit ange a chanté la « Marseillaise » pendant la Coupe du monde !

La sanction des jeunes menés par Issa – et que justifie clairement Ladj Ly avec l’air de dire « C’est bien fait ! » – tombera dans la dernière partie de l’intrigue, lorsque les flics, les truands et les « grands frères » se feront agresser les uns après les autres. Les seuls qui trouveront grâce aux yeux des assaillants sont les barbus salafistes. On pourrait y voir un constat terrible de la part du cinéaste si celui-ci n’avait rendu ces derniers sympathiques (drôles ?) et respectables au fil du récit – leur chef accepte même de discuter avec Stéphane, le flic réglo. C’est là l’ambiguïté majeure du film.

Le cinéaste affirme, en interview, ne pas vouloir charger la police mais les politiques « qui n’ont rien fait pour la banlieue » (avant de se raviser et de concéder, du bout des lèvres, les 40 milliards du plan Borloo…). Ce n’est pourtant pas ce que nous montre Les Misérables. Le réalisateur n’a jamais caché avoir été adepte du copwatching, cette pratique venue d’Amérique visant à guetter (à provoquer ?) la moindre bavure policière pour la filmer et la balancer sur Internet, ce qui en dit long sur l’état d’esprit avec lequel il a entrepris son projet.

Bref, encore une œuvre culturelle qui occulte la seule et vraie misère sociale, celle des territoires périphériques qui ne bénéficient ni des bienfaits de la mondialisation, ni des investissements publics, ni des aides…

2 étoiles sur 5

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