[Cinéma] Le Moine et le Fusil, quand le Bhoutan découvre la démocratie

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En 2006, le roi du Bhoutan, Jigme Singye Wangchuck, annonce à son peuple vouloir faire du pays une monarchie constitutionnelle et prévoit, pour la première fois de son Histoire, des élections démocratiques en 2008. Entre-temps, le gouvernement organise des « élections blanches » afin de permettre aux Bhoutanais de se familiariser avec le jeu électoral…

Révélé en 2022 avec L’École du bout du monde, long-métrage émouvant sur les difficultés d’accès à l’éducation dans les campagnes, le réalisateur Pawo Choyning Dorji nous propose, avec Le Moine et le Fusil, un film léger et sarcastique à la fois sur les débuts cahotants de la démocratie dans son pays.

En effet, c’est peu dire que le cinéaste – lui-même très occidentalisé de par son parcours professionnel – est circonspect face à ce système politique d’importation. Son récit repose sur deux segments parallèles : tout d’abord, l’organisation des fameuses « élections blanches » auprès de populations montagnardes dubitatives et massivement conservatrices, encouragées à la discorde et à la guerre de tous contre tous ; et, enfin, la quête mystérieuse de deux moines bouddhistes qui, pour une raison inconnue, désirent obtenir une arme à feu…

Le premier segment exprime avec humour l’incongruité de vouloir à tout prix, et sous couvert de modernisation à l’occidentale, imposer à un peuple donné un modèle qui lui est étranger. Une adaptation au chausse-pied, en l’occurrence, qui fait fi des us et coutumes, des traditions ancestrales et du rapport multiséculaire au souverain, à la terre et à la religion. Car manifestement, les populations paysannes, largement majoritaires, ne saisissent nullement les enjeux de cette évolution et acceptent seulement par suivisme récréatif de se prêter à l’exercice démocratique. Complexées face à l’Occident, voire impressionnables, les élites du Bhoutan ne semblent pas réaliser ici qu’à travers ce nouveau système politique vantant la liberté individuelle, c’est le désordre social qu’elles introduisent, celui du pluralisme des idées et de la lutte des classes, là où régnait jusqu’à présent un semblant d’harmonie.

Conscient des dangers de la discontinuité politique et de la démocratie libérale – que le cinéaste associe, par raccourcis faciles, aux États-Unis et à la culture des armes –, le moine bouddhiste a un plan secret qui pourrait bien, in fine, rassembler tout le monde autour des valeurs traditionnelles…

Étrangement, alors que Pawo Choyning Dorji aurait pu assumer son propos jusqu’au bout, les intertitres de fin suggèrent de sa part un positionnement plus ambigu qui tend à discréditer l’ensemble de l’œuvre.

Pour autant, Le Moine et le Fusil s’avère une comédie agréable à suivre, dépaysante, poétique et pleine de malice autour d’un pays dont on parle très peu. On lui préfère, néanmoins, le film précédent du cinéaste, L’École du bout du monde, à la narration moins alambiquée.

3 étoiles sur 5

Pierre Marcellesi
Pierre Marcellesi
Chroniqueur cinéma à BV, diplômé de l'Ecole supérieure de réalisation audiovisuelle (ESRA) et maîtrise de cinéma à l'Université de Paris Nanterre

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