On a coutume, en France, de déplorer le fait que les producteurs de cinéma ne prennent plus de risques et se montrent réticents à financer des « films de genre », expression fourre-tout qui englobe le policier, le fantastique, l’épouvante, la science-fiction, les arts martiaux et autres. C’est oublier, au passage, que nous avons toute une tradition de films policiers à petits budgets qui, bien souvent, sortent de façon confidentielle alors même que la qualité est au rendez-vous.

Ces derniers jours, deux films fantastiques ont attiré notre attention, des films fauchés, pétris de défauts, mais qui ne manquent pas d’idées.

Tout d’abord, Vincent doit mourir, récit d’un homme sans histoires qui, du jour au lendemain, devient victime d’agressions physiques quotidiennes, sans la moindre raison, de la part de collègues de travail comme de la part d’inconnus dans la rue. Porté par Karim Leklou, ce « film de survie » à l’ambiance provinciale emprunte autant au récit apocalyptique qu’au cinéma de zombies, avec suspense, isolement campagnard, romance et regain d’espoir à la clé.

Partant du constat que la société est en voie d’ensauvagement et que les « actes d’incivilité » ne cessent d’augmenter – on a même droit à une intervention radiophonique d’Élisabeth Lévy à ce sujet –, le réalisateur Stéphan Castang bâtit alors tout un récit fantastique, feint de croire qu’il s’agit là d’un mouvement général de la population française et élude les causes profondes de cette violence et la sociologie précise de ceux qui la portent… C’est là toute la limite de l’exercice. Le récit, en soi, est riche de surprises, mais s’essouffle dans son dernier acte et finit, hélas, en queue de poisson.

Un récit d’épouvante aux accents lovecraftiens

Plus original encore, Gueules noires, de Mathieu Turi, mérite le détour. L’histoire se passe dans les années 1950 et suit un groupe de mineurs du nord de la France qui, pour toucher une prime, acceptent de conduire un étrange chercheur mille mètres sous terre. Ce qu’ils ignorent, c’est que celui-ci, sorte de croisement entre le professeur Tournesol et le docteur Septimus, est à la recherche d’une divinité antique, issue d’une civilisation inconnue, qui ne demande qu’à remonter à la surface et à dévorer tout le monde sur son passage…

Rencontre improbable entre Germinal et Alien, ce récit d’épouvante aux accents lovecraftiens exploite à fond l’originalité de ses décors et convoque à la fois l’Histoire, le fantastique et l’ésotérique au service d’une sympathique série B qui, avec ses trucages et maquillages, nous rappelle le cinéma de la Hammer et, peut-être plus encore, la grande époque des Contes de la crypte.

Servi par un casting du tonnerre, qui semble manifestement s’amuser dans des rôles plus archétypaux les uns que les autres (Samuel Le Bihan, Jean-Hugues Anglade et Amir El Kacem en tête), le film dévoile sans doute un peu trop sa créature pour ne pas friser le ridicule – ce qu’avait su éviter Ridley Scott avec Alien –, mais ce goût certain pour le grotesque, et l’hommage assumé à ses modèles, est aussi ce qui fait son charme. Légèrement plombé par de sempiternels discours antiracistes et ultra-complaisants à l’égard de l’un des personnages principaux, Gueules noires fourmille d’idées de mise en scène, si bien qu’il en fallait peu pour que ce fût une franche réussite, cela tenait à pas grand-chose.

Le « cinéma de genre » hexagonal, de toute évidence, n’est donc pas encore mort et enterré. Si l’on garde à l’esprit le fait que les Français sont parmi les meilleurs concepteurs d’effets spéciaux dans le monde et sont régulièrement sollicités sur les plus grosses productions hollywoodiennes, alors il paraît clair que nous avons tout ce qu’il faut pour produire, dans les prochaines décennies, des films de qualité en matière de fantastique ou de science-fiction. Il manque seulement la volonté des producteurs…

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01 décembre 2023 à 10:47

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