Parents de deux enfants, Myriam et Paul jouissent d’un train de vie bourgeois dans un bel appartement parisien. Paul est ingénieur du son, consacre sa vie à sa passion pour la musique, tandis que Myriam souhaite reprendre le travail d’avocat qu’elle avait dû mettre entre parenthèses, des années durant, pour s’occuper des petits. Dès lors, s’impose la nécessité d’embaucher une nourrice. Après une série d’entretiens infructueux, Louise, incarnée à l’écran par Karin Viard, présente toutes les qualités requises. Attentive au moindre bruit, calme et patiente envers les enfants, elle parvient naturellement à créer un lien fort avec eux. Son intégration dans la vie familiale prend une telle ampleur au fil des mois – Louise est même sollicitée pour partir en vacances avec ses employeurs – qu’elle en devient rapidement intrusive, pour ne pas dire envahissante…

Adaptation du roman de Leïla Slimani, Chanson douce, sous des aspects de thriller inoffensif, ne brille pas tant par l’originalité de son sujet, finalement très convenu à une époque où l’enfant est sacralisé et donc l’objet de toutes les inquiétudes, que par les thématiques qu’il effleure en périphérie, à commencer par celle des inégalités de classe.

Tandis que 61 % des enfants de moins de trois ans, nous dit l’Observatoire national de la petite enfance, sont gardés par l’un de leurs parents, souvent pour des raisons financières, Myriam, dans le film, n’éprouve aucune difficulté à recourir aux services d’une nounou. À aucun moment elle ne se pose la question des coûts. Comme nombre de femmes issues des classes moyennes supérieures vivant en métropole, celle-ci fait d’abord le choix de sa carrière professionnelle, et de ce choix découlera tout le reste.

Face à cette mère qui a choisi volontairement de prendre de la distance avec ses enfants pour son propre épanouissement – quand certaines renoncent carrément à faire des gosses –, Louise souffre au quotidien d’avoir perdu la garde de sa fille. Les deux femmes, manifestement, n’ont pas la même expérience du réel. Si Myriam choisit de travailler, c’est pour le plaisir de se sentir active, alors que Louise est contrainte de servir de « boniche » auprès de familles bourgeoises, un brin condescendantes afin de pouvoir joindre les deux bouts. Louise vit en banlieue, quand le seul rapport qu’entretient le couple avec ces territoires se résume à la musique détestable que produit complaisamment Paul, véritable tête à claques, du haut de sa tour d’ivoire haussmannienne. Enfin, Louise est seule dans la vie, quand le couple s’aime et baigne dans le bonheur.

Le déséquilibre entre les deux mondes est total et leur cohabitation ne fera qu’aggraver les choses. Depuis le début s’amoncellent les signes de fragilité psychologique de Louise. Pourtant, la force de Lucie Borleteau est de nous faire douter tout au long de son film et nous laisser penser que nous autres spectateurs sommes probablement paranos et avons tort d’envisager le pire. Le personnage incarné par Karin Viard, après tout, est une brave femme et nous commettons probablement la même erreur que le couple en plaquant sur elle nos propres craintes. En cela, la fin du film, tout en maintenant un certain degré d’ambiguïté autour de Louise, sonne comme un retour au réel, dans tout ce qu’il a de plus brut.

À voir pour la prestation de Karin Viard et de Leïla Bekhti.

3 étoiles sur 5

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